Rencontre insolite

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Pol-Hervé Malo est né en Armorique . Après son brevet des collèges, il a poursuivi ses études plusieurs années puis s’est lancé dans une carrière éclectique. D’après ses enfants, il fut  [+]

Image de 2016
« Trois kilos pour deux Euros ! », crie le marchand de fruits, essayant de couvrir de sa voix stridente le brouhaha du marché. Quelques dizaines de marchands ont établi leurs étals et une grande partie de la ville est réunie dans une atmosphère de bonne humeur. « Le marché est vraiment le cœur de la commune », me dis-je en prenant la monnaie que me tend une marchande au nez rougi par le froid.
Comme tous les mardis, je fais le tour complet du marché, m’arrêtant devant chaque stand, choisissant au gré de mes envies les produits pour ma semaine.
Soudain, au niveau du stand du boucher, au-dessus d’une pile de rôtis, j’aperçois un homme: sa tenue n’a rien de particulier, mais son visage me semble bizarre. J’ai déjà vu cet individu, j’ai même l’impression de bien le connaitre, et quelque chose dans son expression me parait étrange. Ma curiosité est piquée, je fais le tour pour me rapprocher. Je le reconnais d’un coup. Sous le choc, je manque de m’évanouir. C’est absolument incroyable ! L’individu qui discute avec le marchand, c’est moi ! Non seulement il a le même visage que moi, mais ses habits sont les miens, son chapeau est le mien, même le sac dans lequel il range ses provisions est celui que je prends d’habitude. Le temps que je reprenne mes esprits, l’individu s’est éloigné, et je le vois remonter la rue principale. Sans réfléchir, je laisse mes courses par terre et me mets à courir derrière lui pour le rattraper. La foule gêne ma progression, j’essaye de ne pas le quitter des yeux. Dans ma peur de le perdre, je bouscule une vielle dame qui m’invective. Sans même prendre le temps de l’aider à se relever, je continue comme un voleur dans la direction prise par l’homme au chapeau.
Arrivé devant l’église, je m’arrête pour reprendre mon souffle. Je n’ai plus vingt ans, et cette cavalcade m’a épuisé. J’ai le temps de le voir tourner au coin de la rue; je repars à sa poursuite, en marchant vite. J’ai soudain un doute. Il traverse mon quartier, et semble se diriger vers ma rue. Effectivement, je le vois tourner à gauche, et je manque de m’étrangler quand je le vois s’arrêter devant mon domicile, et y entrer... Il pénètre chez moi, non pas comme un invité qui sonnerait et attendrait que quelqu’un vienne lui ouvrir, ou comme un voleur qui fracturerait la porte, mais il sort un trousseau de clé, ouvre la porte, et entre comme si de rien n’était ! Je m’assieds sur le trottoir, abasourdi.
Je reste longtemps prostré, essayant de comprendre ce qui m’arrive. Au bout d’un long moment, n’ayant aucune autre idée, je rentre dans la maison. La porte est ouverte, je ne peux m’empêcher de sonner, pour prévenir que je rentre chez moi ! L’individu arrive, il est souriant et détendu. Il a enlevé son manteau, il porte un pull rouge que je reconnais, c’est celui que j’ai reçu à Noël ! J’étais entré avec l’idée d’agresser l’homme qui m’a volé mon identité, mais son sourire et son air calme me désarçonnent. Il me fait assoir dans mon salon, me propose même une boisson, et me demande le but de ma visite. Tout rouge, j’essaye en bafouillant de lui expliquer qu’il est Moi, que c’est Ma maison, et que je voudrais récupérer Ma vie. Il me regarde longuement, je crois qu’il a compris ce que je tente d’expliquer. Je vois dans son regard un sentiment de pitié.
« Je crois que vous vous trompez », me dit-il en se levant lentement, « mais ce n’est pas grave, je vais vous aider ». Il prend un album de photos dans la commode -Ma commode, pensai-je, mais je ne savais plus très bien où j’en étais-, et étale les photos sur la table. Il me montre alors les différents clichés, les cadres accrochés aux murs, et la ressemblance avec lui. « Oui, mais vous avez également mon visage.. » lui dis-je d’une voix faible, sentant le ridicule de la situation. Il m’emmène alors vers l’entrée, devant un grand miroir. Effectivement, je dois me rendre à l’évidence, nous ne nous ressemblons pas beaucoup, et mon visage m’est complètement inconnu... je découvre dans la glace un visage barbu, un crâne dégarni. J’éclate en sanglots, sans retenue!
Je me confonds en excuses, mais l’individu ne semble pas m’en vouloir. Il me conseille de fouiller dans mes vêtements, de regarder si je porte sur moi des indices qui m’aideraient à retrouver ma véritable identité. Je vide toutes mes poches sur la table. Il n’y a rien de particulier : des clés, des papiers de bonbons, un peu d’argent liquide. Je continue la fouille : dans mon manteau, je découvre un papier imprimé mentionnant le nom de Dominique Tanguy, nom qui m’est inconnu. Mon hôte regarde sur internet, et revient vers moi l’air joyeux. « Le docteur Tanguy est psychiatre, son cabinet est situé à quelques rue d’ici. Sans vouloir vous offenser, j’imagine qu’il est votre médecin. Vous devriez aller le voir, il connaitra votre identité! »
Je remercie chaleureusement l’individu, et pars en courant vers le cabinet médical. Je ne reconnais pas la porte de l’immeuble, une plaque signale le cabinet. Pressé de retrouver ma vraie vie, je grimpe en courant les deux étages. « Sonnez et entrez », mentionne le panneau sur la porte. Il n’y a personne dans la grande salle d’attente, le secrétariat est désert. L’appartement est luxueux, le psychiatre doit être quelqu’un de reconnu. Je reprends confiance. Je m’assieds sur une des chaises, essayant de contenir mon impatience. « Je vais retrouver ma vie normale, tout va redevenir comme avant ! » J’entends des pas dans l’escalier, et le médecin entre. Il porte des petites lunettes rondes, son regard pétille d’intelligence et de bonté. J’ai chaud au cœur, je suis maintenant certain que mes ennuis sont terminés.
« Bonjour docteur », me dit-il, « votre secrétaire m’a dit que je pouvais passer vous voir à votre cabinet»
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