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Renaître, tout doucement.

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Qualsevol Nit

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J'étais quelque part tout au fond du panier des tristesses, comme disait un poète autrefois. Mais moi je ne me sentais nullement l'énergie nécessaire pour m'en extraire. J'aurais plutôt souhaité que quelqu'un attrape le panier et aille le vider ailleurs, dans les toilettes peut-être, ou, d'un grand mouvement circulaire, dans la cour derrière le café. J'aurais pu ainsi être absorbée par le sol, dissoute dans les graviers, éparpillée sur la pelouse ou emportée par la chasse d'eau au fond des égouts. C'est là que se trouvait ma vraie place, je le savais.
Malheureusement, notre entourage en avait décidé autrement. Ils espéraient encore me voir réagir, reprendre du poil de la bête. La bête, elle me rongeait de l'intérieur, et ils faisaient comme si ce n'était pas définitif, comme si le temps allait arranger les choses. Mais tu vois, je pensais que le temps ne peut rien contre ce genre de choses ni contre cette sorte de rongeurs.
Pour mon malheur, je n'avais pas non plus le courage d'en finir une bonne fois pour toutes.
Alors j'avais instauré une sorte de rituel. Chaque jour, je retournais au café. Michel m'apportait un thé, ou un Perrier s'il faisait beau. Je laissais le temps s'étirer avant de boire. C'était comme si je pouvais me réfugier enfin dans un espace protégé, une enclave du temps d'avant, le temps où la vie était la vie. Le temps où tu étais vivant. Au début, Michel, Jojo, Hamid et les autres venaient me voir, essayaient de parler. Ils ont compris très vite que ce n'était pas ce que je recherchais. Ils ont respecté cela, et même si je les savais attentifs pas bien loin de moi, ils m'ont laissée tranquille. Je ne les en remercierai jamais assez.
Chaque jour, c'est l'atroce anniversaire de la nouvelle de ta mort, à dix-sept heures. Le premier jour, j'ai réussi à penser, hébétée, que ça faisait déjà vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures d'une douleur insupportable, d'une chair à vif, lacérée, torturée. Les semaines ont passé, et chaque jour à dix-sept heures la douleur revient, identique à la première fois. C'est pour cela que je quitte le café avant que l'aiguille des minutes ne vienne encore se planter dans mes tripes.
La première fois que ce type s'est assis en face de moi et a commencé à parler, j'ai eu envie de le tuer. De quel droit venait-il profaner ce moment, cet endroit, ta mémoire ? Soit je me déchaînais, le frappais, l'insultais (d'ailleurs il me l'a presque proposé), soit je le traitais par le mépris, en l'ignorant tout simplement. Ça a été la deuxième solution, par manque d'énergie, principalement. Quand je me suis levée pour partir en le plantant au beau milieu d'une phrase, je l'avais déjà oublié.
Mais il y a eu une deuxième fois. Et je l'ai regardé. Je ne comprenais pas pourquoi il s'obstinait à me parler. De quoi parlait-il, d'ailleurs ? J'aurais été incapable de le dire. Simplement, je découvrais avec surprise que la petite musique de ses mots avait sur moi un effet lénifiant, apaisant. Comme une pommade sur une brûlure ; ça ne guérit pas, mais ça soulage. Je suis tout de même partie à l'heure habituelle. Mais quelque chose avait bougé, de façon infime, mettant en marche un mécanisme que je croyais brisé irrémédiablement. Quand j'ai embrassé Michel en partant, comme d'habitude, j'ai cru voir quelque chose dans son regard à lui aussi.

Ça fait maintenant plus d'un mois que cet homme, Daniel, vient me parler. Je sais que tu vois tout cela et c'est pour ça que je te le raconte. Tu sais où ça peut nous mener, Daniel et moi. Lui aussi a souffert, même si c'est différent. D'ailleurs, il raconte ses malheurs avec beaucoup d'humour. Oui, car je l'écoute, maintenant... je ne l'aurais pas cru il y a quelques semaines, mais je l'écoute et j'aime ça. Et je ne sais pas si je dois. Est-ce que je mérite cette attention ? Quelque chose en moi a envie de revivre, et ça, c'est inattendu.
Alors s'il te plaît, envoie-moi un signe. Donne-moi ton autorisation. Permets-moi de renaître, tout doucement. Les autres disent que c'est ce que tu voudrais. J’étais si loin au fond de mon panier que je n'entendais pas cela. Tout ce que je voulais, c'était te rejoindre quelque part. Je sais désormais que ce n'est pas pour tout de suite. La vie, cette fichue vie, a réussi ce tour de force inimaginable : je regarde de nouveau les gosses jouer, je ressens la chaleur du soleil sur ma peau, je souris. À Michel, aux copains, et surtout à Daniel. Je pense encore à toi, tout le temps. Mais je m'autorise aussi à penser à de belles choses.
Et peut-être un jour à en vivre.

Je suis prête, Thierry. Fais-moi signe.


( Ce texte vient en écho à celui de Patrick barbier, "Frag'île".
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/frag-ile
Patrick m'a laissée kidnapper ses personnages et les utiliser ici... Merci à lui! )

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Pradoline · il y a
Une renaissance après l'abîme. Émotions finement bien exprimées. J'aime. Merci, Qualsevol Nit, pour cette histoire fort touchante.
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Alain Adam · il y a
"Faire son deuil " formule bateau dont j'avais horreur prend avec vous un tout autre sens et gagne en vraie profondeur, merci!
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Qualsevol Nit · il y a
Merci à vous!
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Jean Calbrix · il y a
Un beau texte, très agréable à lire, sur la douleur de la perte d'un être cher, cette douleur très bien décrite qui, dans les phases cruciales peut conduire à l'irrémédiable et puis voilà l'éclaircie par l'entremise d'une voix chaleureuse qui réconforte, C'est une belle illustration de l"adage : "Le temps panse les blessures". Bravo, Qualsevol Nit ! Vous avez mon vote.
Mon carton, pour lequel vous avez voté, est en finale, et vous pouvez revoter pour lui si cela vous dit : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-societe-fait-un-carton

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Lammari Hafida · il y a
Emouvant et bien écrit! +1 Je vous invite à lire mon poème en finale http://short-edition.com/oeuvre/poetik/voyage-24 et merci!
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Qualsevol Nit · il y a
Merci, Lammari. J'y vais.
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Sylvie Loy · il y a
Il est très beau ton texte. Emouvant tout plein. Et il est l'écho parfait au récit de Patrick. Bravo !
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Qualsevol Nit · il y a
Ah, merci pour " L'Echo parfait"! C'est exactement ça que je voulais faire!
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Julie · il y a
Très beau texte, très émouvant, bravo !
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Qualsevol Nit · il y a
Merci!
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Annelie · il y a
Très joli texte , découvert avec grand plaisir en ce dimanche après-midi. Je vais lire aussi le texte de Patrick Barbier.
Si vous avez un peu de temps pour me lire et éventuellement, soutenir mon texte, je suis là : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/humeur-noire Merci.

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Qualsevol Nit · il y a
Merci Annelie. Je vais aller te lire.
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Anna Hoser · il y a
Je ne connaissais pas le texte de Patrick et ne savais donc pas où m'emmenait celui ci. Le premier paragraphe m'a happée, quelle évocation forte à travers des mots simples.
La réouverture lente et pudique de Marie sur ce monde me plait aussi

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Qualsevol Nit · il y a
Merci Anna. Finalement, as-tu lu celui de Patrick (avant ou après)?
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Anna Hoser · il y a
après
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Mirgar · il y a
Très belle analyse d'une renaissance
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Qualsevol Nit · il y a
Merci, Mirgar. L'analyse étant déjà faite, brillamment, dans le texte d'origine, je n'ai eu qu'à endosser le rôle de ce personnage touchant qu'est Marie. (D'ailleurs je me rends compte que son nom n'apparaît pas dans ma version! et pour cause...)
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N-elle-lit · il y a
Touchant... et vrai. Ainsi que le texte de Patrick Barbier, ton inspiration.
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Qualsevol Nit · il y a
Merci, Nell qui lit si bien... Je suis contente que tu aies découvert le texte de Patrick à travers le mien. Je t'encourage à lire ses autres œuvres, tu verras, ça vaut le détour!
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N-elle-lit · il y a
Oui, je vais le faire, son style est très différent mais j'aime l'ambiance qu'il dépeint. D'ailleurs riche idée de t'inspirer d'autres productions de ce site, signe de ton grand sens du partage et amour de la littérature. Merci pour eux et merci pour nous ;-)
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Qualsevol Nit · il y a
:-)) n'en jetez plus, ma modestie souffre!
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