Renaissance

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En compétition

— Attention ! Il va sauter !

J’avais pourtant choisi une heure plus que matinale. Mais quelqu’un m’avait vu plonger dans l’eau glacée du canal. La descente fut interminable, suffisamment longue du moins pour que me reviennent les raisons, si dérisoires, d’en finir. La douleur. Je n’avais connu que ça depuis six mois, la douleur. Marie m’avait quitté, emmenant avec elle la plus grande partie de moi-même. Je ne dormais plus. Je ne vivais plus. Son fantôme avait pris sa place, me soufflant toutes les raisons réelles ou imaginaires de sa fuite. Elle avait eu besoin de quelqu’un sur qui s’appuyer et moi quelqu’un à aimer. Une fois guérie, elle m’avait laissé pour quelqu’un d’autre. J’étais un éphémère, programmé depuis le début de cette relation pour vivre un court moment de bonheur, puis m’éteindre.

Le choc au contact de l’eau glacial mit fin à mon voyage dans le passé. Je coulai comme une pierre, fermant les yeux. Je ne paniquai pas, soulagé d’en finir. Le lest de plongée acheté il y a deux jours jouait parfaitement son rôle. J’avais été un homme prévoyant, comme toujours. C’était d’ailleurs ce qu’elle me répétait souvent ; cela faisait partie de mes principales qualités, avec la fiabilité. Juste compensation de ma laideur, de mon surpoids à ses yeux.

Des vibrations. Étais-je en train de mourir ? Non. J’avais perçu un autre plongeon, puis des mains sur mes épaules. La force sèche, brute de muscles tendus. À la recherche d’un point d’appui, trouvé sous mes aisselles ; je remontai malgré moi vers la surface.

Assis sur des marches en pierre, je grelottai. L’homme face à moi n’était ni tout jeune ni en bonne santé. La mine de quelqu’un qui a passé trop de nuits dans la rue. Je me sentis honteux, honteux d’avoir moins perdu que lui dans la vie, un peu fier aussi d’avoir encore quelque chose à perdre.

— Tu n’es pas obligé de me dire.

— C’est Marie, dis-je bêtement. Comme si elle lui était familière, comme s’il connaissait ma souffrance par cœur. Il sourit.

— Au vu de tes vêtements et de ta mine bien nourrie, j’avais penché pour Marie plutôt que pôle emploi.

— Je n’arrive plus à vivre sans elle.

Il se retourna, insensible au froid perçant, et me montra les trois tentes se touchant presque que je n’avais pas remarquées.

— C’est d’être ensemble qui nous fait nous sentir vivants. Seuls, c’est la mort que nous attendons, mais tu ne l’es plus maintenant.

— Pourquoi m’avoir secouru ? Je passe ici tous les jours et je n’ai jamais rien fait pour vous.

Il ne disait plus rien, il me regardait simplement.

— On a tous la liberté de faire des choses, bonnes ou mauvaises. Tu n’es obligé de rien, et moi non plus d’ailleurs.

Je claquai des dents.

— Vous êtes un drôle de bonhomme !

— Et toi un piètre nageur !

Nous parlions avec retenue et chaleur. Il ne cherchait pas à résoudre mes problèmes, ne m’exhortait pas à oublier cette fille. Il était là, faisant le choix de me donner de son temps, de son humour, de son humanité. Je me relevai. J’avais la possibilité moi aussi d’accepter ou non la fin de ma relation avec Marie.

— Je vis à deux pas d’ici, vous m’accompagnez ? Vous pourrez prendre une douche chaude, et un café accompagné d’un bon petit déjeuner. Je ne vous ai même pas demandé votre nom ?

— Jean-Baptiste. Et je crois que l’on peut se tutoyer à présent !

Nous étions devenus amis. J’étais là pour lui, à mon tour ; il me racontait ses blessures avec pudeur. Nous passions fréquemment des soirées ensemble, à rire, à discuter. Je lui présentais mes nouvelles compagnes et il me consolait lorsqu’elles me quittaient. Je lui avais proposé durant toutes ces années de lui trouver un foyer ou encore d’habiter avec moi, mais il avait toujours refusé. Il était resté sous sa tente.

Les feuilles des platanes s’empilaient à présent le long des trottoirs et je jouai à trainer les pieds, faisant s’envoler les couleurs de l’automne dans le vent. Je m’approchai encore, regardant l’eau toujours glaciale où bien des années auparavant j’avais décidé d’en finir. Je m’emparai de la boite, rangée dans un sac bleu impersonnel, dévissai le couvercle et répandis ses cendres, ici même, où il m’avait permis de renaitre, près du canal.

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Laurent Rétoret · il y a
Merci Jean-Jacques pour cette histoire d'hommes à l'humanité vibrante.
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Paul Marie · il y a
une res belle histoire avec de jolis mots...
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Mireille Bosq · il y a
Lorsque l'on a plus rien, on ne perd pas pour autant son humanité. Cela semble le cas du " sauveur" de votre personnage.
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Aurélie Gloux · il y a
Votre texte déborde d'humanité. Très joli.
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Jean-Jacques Bouchabke · il y a
Bonjour et merci. J'ai eu cette idée en passant près du canal saint martin il y a quelques années
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Isa D · il y a
Au-delà de l'amitié, un texte sur la responsabilité. Votre écrit, bien que court, résume beaucoup.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une grande émotion .
Un texte plein d'humanité . L'amitié n'a besoin que de peu de mots pour être évoquée et vous avez su le faire.

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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Poignant, mon vote, une visite sur mon site peut-être ? merci
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Joëlle Brethes · il y a
J’essuie bien vite une petite larme pour pouvoir écrire que votre texte m'a émue. Merci !
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Keith Simmonds · il y a
Une jolie histoire bien menée, attrayante et touchante ! Mon soutien ! J’ai le plaisir de vous inviter à venir accueillir “l’Exilé” qui est également en lice pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Chantal Sourire · il y a
Un très joli texte, l'amitié, une valeur éternelle !
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Jean-Jacques Bouchabke · il y a
Merci beaucoup. Le bonheur des rencontres inattendues aussi ;)

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