Renaissance

il y a
3 min
627
lectures
319
Finaliste
Sélection Jury
Image de Été 2018
Je suis assise dans ma loge, devant ce miroir dont les moindres détails me sont connus. La rayure du coin droit me ramène à la chute d’un de mes partenaires et me rappelle ses longues semaines d’hospitalisation. Comme une exhortation quotidienne à la prudence. Les seize ampoules rondes qui l’encadrent diffusent une lumière violente. La troisième vacille les soirs de pluie.
Ce soir, je me maquille pour la dernière fois. Ce soir est ma dernière entrée en scène.
Je suis soulagée à l’idée de ne plus avoir mal, mal de ces douleurs musculaires de l’entraînement, mal de ces multiples petites blessures contractées lors des représentations, blessures inévitables malgré mes précautions maniaques, mal dans ce corps trop et trop souvent sollicité. Mon grand-père disait « Un acrobate qui n’a pas mal au réveil est un acrobate mort ! » Mais je suis angoissée par le vide de demain. J’ai passé les mille-six-cent-quarante-deux derniers soirs sur les planches et les mille-six-cent-quarante-deux dernières journées à m’entraîner et à gérer mon propre chapiteau. Et je suis satisfaite de ma carrière, malheureusement et indubitablement derrière moi. Voilà près de deux ans que ma large collection de trophées ne s’est pas étoffée. Je m’abîme un instant dans ce malaise.

On toque à la porte. « Entrée en scène dans trois minutes ! »
Le professionnalisme et l’expérience prennent le dessus. Je sens la concentration s’emparer de moi, agréable sensation si familière. Mon dernier numéro sera mon préféré, un numéro de tissu aérien sur un tango triste et sombre de Gotan Project. Cinq minutes et dix secondes de grâce et de légèreté qui cachent des années d’efforts musculaires et d’assouplissements. Chaque geste a été imaginé et répété des centaines de fois pour être gracieux mais aussi pour éviter les blessures. Mon obsession. Mon corps connait la chorégraphie, je pourrais le laisser faire mais je me méfie. Il agit parfois comme un jeune chien fou. La tête doit rester maîtresse.
Perchée à trois mètres du sol, je ne vois pas le public dissimulé dans l’obscurité. Je le sens retenir son souffle avant le grand lâcher, vibrer de satisfaction et de soulagement une fois la figure réussie. Les « Oooooh » et les « Aaaaah ! » des spectateurs nourrissent mes efforts, leurs applaudissements me remplissent d’allégresse. La force collective du public permet de me transcender et d’aller au-delà de l’humainement possible. Cette force, je me l’approprie chaque soir depuis mon plus jeune âge. Je salue. Monsieur Loyal, les trapézistes, les contorsionnistes, les jongleurs se rassemblent sur la piste et m’entourent. J’ai les bras chargés d’un immense bouquet de fleurs blanches. Je veux y voir un symbole de renouveau. Les lumières se rallument, le public se lève, je regagne ma loge. Démaquillée, habillée, je reviens à l’anonymat de la vie civile. Et dans le froid de cette soirée de début d’hiver, je suis terrorisée. Dans quelques jours seulement, le cirque continuera sa tournée, sans mon nom en grosses lettres dorées sur fond rouge. La vie de bohème continuera pour le nouveau régisseur et les artistes. Mais pas pour moi. Je resterai dans cette ville et je m’installerai dans ce grand duplex que nous avons acheté ensemble. Au rez-de-chaussée, les ouvriers poseront le parquet, les miroirs et les barres de la grande salle de l’école qui portera mon nom en sobres et élégantes lettres noires.

***

Sur la plage d’une île paradisiaque de l’océan indien, mon corps, troublé, goûte à un repos complet qu’il n’a jamais connu. Mon âme sombre lentement. Au lointain, sa voix grave et chaude me demande si je veux un cocktail de fruits. Ma réponse est évasive. En dix jours et malgré les excursions qu’il a organisées pour moi, je n’ai rien vue de cette île, des plages de sable fin bordées de cocotiers, des poissons aux écailles chamarrées. Ma tristesse est immense. Je me demande si je ne vais pas en mourir. Je me demande si je ne souhaite pas en mourir. Mon cœur semble prêt à exploser tant la douleur est vive, presque insupportable. Je suis nostalgique de ces douleurs musculaires qui me prouvaient jadis que j’étais vivante. Je me sens vide, creuse.
Il fait preuve d’une infinie patience. Son amour est plus profond que je ne l’avais imaginé, ni même espéré. Il mérite tellement mieux qu’une ancienne artiste qui s’oublie dans le désespoir.

***

Le ciel est gris, de grosses gouttes de pluie s’écrasent sur les vitres depuis que la porte s’est refermée sur sa valise. L’appartement est vide, comme mon cœur, comme mon âme. Il est parti pour quelques jours en voyage d’affaires : Dubaï, Chicago, Londres, je ne sais plus ce qu’il m’a dit. Je n’ai pas été attentive. Va-t-il revenir ? Veut-il revenir ? Et s’il ne revenait pas ? Et s’il décidait que son amour était mieux employé avec une autre femme ? Et s’il avait raison ?
Je décide de me regarder dans un miroir. La dernière fois que j’avais vu mon reflet, il était entouré de seize ampoules rondes. Je découvre une femme dont le teint est hâlé mais la mine défaite, les longs cheveux noir de geai mais négligemment attachés dans la nuque, le visage fin mais les joues creusées, le corps athlétique mais affaibli. Cette femme me regarde avec une infinie tristesse. Je retourne me vautrer sur le canapé, ramène la couverture à moi, me cale avec plusieurs coussins, rallume la poste de télévision sans le voir. Un rayon de soleil vespéral me réchauffe, la pluie a cessé. Je m’endors.
Je rêve de ma vie à venir, d’enfants inscrits à mes cours, durant lesquels je montrerai, expliquerai, corrigerai, crierai, féliciterai, donnerai de ma personne sans compter. Je rêve qu’à force de persévérance et de maîtrise, mon corps me donnera toujours autant de satisfaction. Et surtout, je rêve de son sourire lorsqu’il passera la porte le soir, de son plaisir à caresser mon corps ferme mais souple, de son corps contre le mien.
Je me réveille, il fait jour, il fait beau. Ma nouvelle vie a commencé.




319
319

Un petit mot pour l'auteur ? 57 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Potter
Potter · il y a
Très beau texte !!!!!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin finaliste : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

Image de Mireille Bosq
Mireille Bosq · il y a
C'est poignant et juste, l'ensemble sait dégager la tristesse nécessaire à l'ambiance, car je pense cette histoire de pure fiction. Je découvre la tard, la finale est demain. Je vote +5 et je m'abonne. Comme les artistes pauvres, je tends mon chapeau, quelques voix de plus étofferait mon capital! "Deux étés du soldat Martin"
Image de Lélie de Lancey
Lélie de Lancey · il y a
Magnifique récit, qui nous emmène au fil des pensées de l'acrobate... et la chute emplie d'espoir ! Merci.
Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
La toute fin est sublime car vraiment inattendue et lumineuse, après un texte très bien écrit et narré, mais très sombre. C'est cela être un artiste : sourire même sous la pluie, car il fera nécessairement beau temps un jour ou l'autre. Je souhaite une belle renaissance à ta narratrice :)
Merci et bravo pource texte, Ambre !
Dans un autre contexte, mon très très court "Gu'Air de Sang" est actuellement en finale du Prix Court et Noir ! Si tu le souhaites, n'hésite pas à aller le lire et le commenter, j'en serai ravi :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Vous vous glissez merveilleusement dans les pensées de cette acrobate de haute volée qui raccroche le trapèze.
Beau texte !

Image de Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Mes votes à nouveau Ambre. Bonne finale
Image de N.Bourdier
N.Bourdier · il y a
Début mélancolique, mais une fin plein d'espoir. Je vote. Si vous en avez le temps, allez voir ma nouvelle dans Court et Noir.
Image de Rose
Rose · il y a
c est une histoire intéressante.dureté de la vie d'artiste:passer de la lumière à l ombre......
Image de Haïtam Péaud
Haïtam Péaud · il y a
Une heureuse renaissance après la déprime, difficile d'abandonner son art et changer de vie, là, de nouvelles perspectives. Un beau texte, mes votes sans hésitation.
À titre d'info, j'ai une nouvelle, Les pêcheuses, qui se trouve en finale...un poème, aussi, Lointaine Ithaque. Bonne chance à cette Renaissance.

Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Quelquefois le spectacle a du mal à continuer ... Mais une fin heureuse ouvre le rideau de la renaissance sur cette introspection attachante.

Vous aimerez aussi !