Renaissance

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Renée prépare le barbecue. Elle a trouvé des gambas à sept euros le kilo à l’Intermarché du coin. Avec une mayo achetée toute prête, ça fera l’affaire. Car elle n’a pas le temps de se mettre en cuisine.

Ce soir, elle reçoit ses amies pour fêter sa guérison. En effet, elle vient d’apprendre la rémission définitive. Depuis cinq ans, elle consulte régulièrement le Professeur Yantzel à l’hôpital sud. Il lui a annoncé la bonne nouvelle lors de son dernier rendez-vous.

Toutes ces longues années de maladie, de rebondissements en pire et en mieux aller. Parcourant les longs couloirs jusqu’à l’unité de soins cancérologie, suivant la routine des examens de contrôle, elle pensait à tout ce temps perdu. Jusqu’au jour où on lui assure une rémission définitive. Elle y croit à peine, son teint couleur d’endive et sa nouvelle silhouette lui font penser le contraire.

Le bruit de la sonnette à l’entrée du jardin la sort de ses mauvaises pensées. Elles arrivent.

- Salut, je suis contente de venir fêter ça. Tiens, je t’ai apporté des fleurs, je ne sais pas choisir les vins.

- Oh, merci ! Entre, installe-toi, va voir dans la cuisine et regarde sous l’évier pour les mettre dans un vase.

J’entends des voix dans la cour, les autres arrivent.

- Bonjour, ça va ? Aujourd’hui, on peut te poser la question interdite. Tu croirais pas comme ça m’a fait plaisir quand tu m’as annoncé ça au téléphone !

- Sympa, tout le plaisir est pour moi, tu sais. On va parler d’autre chose à présent.

Quelques minutes plus tard, les voici réunies sous le parasol, autour de la table où elles s’affairent pour disposer les plats et autres présents qu’elles ont apportés. Deux copines du club de gym où elle n’a pu remettre les pieds depuis trop longtemps, une collègue qui a gardé le contact pendant son long arrêt maladie, et sa confidente depuis les années lycées, qui reste sa meilleure amie.

Bernard, son mari attentionné, a préféré se faire discret en allant retrouver ses partenaires de doublettes au boulodrome. Elle sait que ce soir, il l’aidera à tout ranger et nettoyer, car elle est encore assez vite fatiguée.

- Véro, tu peux t’occuper de la musique ? On passera nos playlists sur l’enceinte JBK. Il suffit de la mettre près de l’entrée pour ne pas gêner les voisins.

- Et toi, Myriam, finis de cuire les gambas, c’est le moment de les retourner.

On y est. Elle n’a pas eu le temps de tout préparer mais cela ne fait rien. Tout s’enchaîne, chacune joue son rôle, sachant qu’elle est l’héroïne principale. Les rires fusent, un peu de fumée pique les yeux, on grignote en papotant, dans le plaisir de se retrouver réunies.

Renée est enfin sortie de sa chrysalide, enfermée dans le cocon de ce ver pernicieux qui lui avait ôté le sourire. Sa sœur, parmi les quelques témoins de cette épreuve, l’a accompagnée et soutenue dans tous ses états. Car alors, lorsque la faiblesse vous envahit, les vrais amis se font plus rares.

Elle se souvient de ce 8 août 2012, quand elle attendait avec insouciance le résultat de la biopsie qu’on lui avait imposée. Elle se croyait invincible, forte de tous les kilomètres parcourus pendant ses sorties sportives : rando en montagne, running, longues balades en forêt, depuis qu’elle avait arrêté de fumer.

A quelques jours de son 45e anniversaire, le diagnostic était tombé. Un carcinome malin avait entamé le chemin vers son métabolisme interne ; pour se nourrir de cellules saines et progresser à bas bruit dans son corps.

Comment décrire le sentiment d’effroi qui la traversa à cet instant-là ? L’instant où l’on apprend la maladie. Alors, c’était bien vrai, on pouvait être atteinte à tout âge ?
Sidération, colère, envie de s’en prendre au monde entier. Période de déni pour essayer de se sauver. Se mentir à soi-même en tâtant cette grosseur au creux de l’aisselle chaque fois qu’elle enfile son soutien-gorge le matin. Comme une flaque de boue sous la pluie, l’amas de chair s’élargissait peu à peu.

Alors ont défilé les mois de chimiothérapie, de protocole de soins. Les jours entiers à rester au lit, trouvant seulement la force de se lever pour aller vomir aux WC.
Les premières sorties, un bonnet sur la tête, recouvrant son crâne dégarni. Sa révolte quand elle avait essayé des perruques et découvert le prix. Ses tentatives pour rester présentable, le vernis pour faire repousser les ongles, le fond de teint et le fard anti-cernes. Elle avait suivi l’atelier avec une esthéticienne à l’hôpital. C’était plus marrant que les rendez-vous avec la nutritionniste et l’oncologue.

Malgré tous ces efforts, impuissance et à-quoi-bon dominaient son quotidien.

Aujourd’hui, c’est fini, l’été resplendit. Élégante dans la petite robe blanche confectionnée par sa sœur couturière, elle veut chanter les octaves de la vie recouvrée. Ces retrouvailles effaceront cette longue traversée du désert.
L’impossible élan vers les autres, juste se concentrer sur soi, manger « sain » et essayer de digérer. Boire beaucoup afin d’éliminer les effets secondaires, ne plus se peser surtout, pour éviter l’effarement à la vue de cette aiguille qui oscille vers le bas.
Les connaissances qui se sont limitées aux autres malades rencontrés pendant les séances de chimio, et aux mots savants pour désigner les différentes phases de la thérapie. Les odeurs fades, les couleurs devenues ternes, l’insupportable son de la radio avec ses tubes et ses pubs au ton invariablement gai.

Elle a repris son travail sur un mi-temps aménagé. Devenue experte des agences de voyage en ligne, elle concocte à bon prix des séjours de vacances pour elle et son mari. Ensemble, ils sont allés au Maroc, en Birmanie, en Nouvelle-Zélande, aux États-Unis, aux quatre coins du globe en traversant l’Europe.
Renée est insatiable, comme un désir de rattraper le temps perdu. A peine de retour, elle prépare un nouveau périple pour découvrir des horizons lointains. Des heures et des heures à rêver lorsque seule la télé lui apportait un peu de distraction.

Tiens, cette année, ils ont passé les vacances d’été en Corse. Et les intempéries qui secouaient le bateau pendant la traversée jusqu’au cap Pertusato ne l’ont pas fait reculer. Quel mal de mer, elle a débarqué en gardant sa bonne humeur, après avoir vomi ses tripes, faisant des blagues avec Bernard sur la couleur des régurgitations. Ils ont continué d’île en île jusqu’au golfe de Porto-Vecchio.

De retour depuis, elle a juste eu le temps d’inviter ses amies le jour d’après son rendez-vous salvateur.

Ce samedi soir n’est pas un samedi soir ordinaire. On va partager des boissons et des nourritures de circonstance, s'exclamer devant les photos de voyage un moment, et puis, on va laisser filer cette soirée d’été, écouter le bruissement des feuillages, regarder la lune qui semble sourire, sentir la chaleur nocturne et les effluves du jardin.

Des plaisirs simples, voilà, c’est tout ce qu’elle désire.
Il est venu le temps de la renaissance.
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