Renai Sens

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Papa et instit' trentenaire j'écris lorsque l'inspiration m'enivre  [+]

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Ses vieux démons étaient remontés à la surface à une vitesse effrénée. Lui était en apnée. Ceux qu'il avait apprivoisés au fil du temps semblaient aujourd'hui incontrôlables. Dans sa tête, son inconscient semblait avoir enfouie la graine bien trop profondément. L'idée morbide avait germé avant même qu'il n'ait pu creuser pour tenter de la déterrer. Son corps essayait de lutter en vain, sa tête n'en faisait qu'à elle-même. Suant, tremblotant, s'essoufflant dans une lutte silencieuse, il en était persuadé, la fin était imminente. Il vivait là son ultime bataille. Jamais il ne rencontrerait son grand Bonheur. Celle qu'il avait tant imaginé depuis plusieurs mois et dont la rencontre approchait à pas de géant. Cette imminence le chamboulait. Il subissait depuis toujours une angoissante anxiété face au monde des blouses blanches qui semblait le hanter telle une armée de spectre.
Inerte. Seul l'indiscernable gonflement de son thorax témoignait de sa bonne santé. Il n'était ni mort ni malade. Simplement angoissé. La bataille, il l'avait gagnée, une fois de plus. Mais la guerre perdurait et tout bientôt il devrait à nouveau monter au front pour lutter contre lui-même.
Les jours qui suivirent furent douloureux. Littéralement éreinté par ce récent combat, il avait décidé de se faire violence. Lui, les pieds fermement ancrés au sol, allait vivre une expérience interstellaire inédite.

Dans la moiteur de l'été, il était arrivé sur le lieu du rite mystique. Une vieille bâtisse campagnarde lui faisait face. S'approchant de l'entrée d'un pas craintif, il observait les détails qui l'entouraient. La porte, grande ouverte, était équipée d'une moustiquaire d'une autre époque qui laissait tant passer l'air que les insectes. Sur le rebord de la fenêtre, un cendrier multicolore en terre cuite rassemblait un certain nombre de mégots. Le bazar de la cour, mêlé au calme ambiant simplement rythmé par le ronronnement de deux chats se prélassant à l'ombre du grand chêne, donnait à ce lieu une âme particulière et faisait grandir chez lui sa réticence. De peur de rompre le silence, il n'avait dit mot depuis son arrivée. Soudain, le vrombissement d'un moteur le surprit. En se retournant il vit une vieille camionnette débarquer à vive allure dans le chemin escarpé laissant dans son sillage un imposant nuage de fumée. Le vacarme s'estompa. Une quinquagénaire, aux allures de hippie, s'extirpa du véhicule, mégot à la main.

« Allons-y, suivez-moi ».

Ils firent le tour de la maison pour y entrer par un passage dérobé. Les escaliers en bois grinçaient sous chacun de ses pas. Arrivés à l'étage, elle poussa une porte et l'invita à pénétrer dans son sanctuaire. La pièce, toute droit sorti d'un film d'épouvante lui avait glacé le sang. Au mur, la décoration l'avait fait blêmir. Sordide. Des bruits de pas s'approchant dans son dos l'avaient fait passer le pas de la porte. Une seconde femme, les cheveux à la garçonne, elle aussi mégot au bec, était entrée et avait refermé la petite porte en bois.

« Enlevez vos chaussures, installez-vous » lui avait-elle dit en désignant le lit médical au centre de la pièce, éclairé par les rayons du divin qui transperçaient les interstices des vieux volets en bois.

Il s'exécuta sans broncher. Au fond de lui, dubitatif comme rarement il l'avait été, il s'était demandé ce qu'il faisait là.
Alors qu'il s'asseyait sur le bord du brancard, les deux femmes sans se concerter, ouvraient de gros grimoires et bougonnaient quelques palabres, inintelligibles pour lui. Maintenant allongé, ses yeux fixaient les pattes de poules accrochées au mur. Mal à l'aise, il suintait à grosses gouttes. Les deux magnétiseuses s'approchèrent pour le prendre en étau. Ses paupières se fermèrent instantanément comme s'il ne voulait pas savoir ce qu'elles lui réservaient. Pourtant, le mystère de sa phobie allait peut être se résoudre ici-même. Les mains des deux femmes le survolaient. Dans leurs sillons, une sorte d'énergie puissamment incandescente semblait l'envahir. Après un vol de repérage, les magiciennes se retrouvèrent autour d'une encyclopédie qu'elles feuilletèrent ensemble dans l'obscurité de la pièce. Comme apaisé, il était maintenant prêt à vivre une expérience dont il se souviendrait toute sa vie. A l'aide de formules latines, et sans jamais le toucher, elles avaient trouvé les sources de son angoisse. L'héritage familial d'une angoisse héréditaire, un être cher qu'il avait visité de nombreuses fois à l’hôpital étant jeune et une naissance longue qui l'avait certainement inconsciemment marquée.
Sur le lit, en pleine possession de sa pensée, il s'imaginait dans le ventre de sa mère. 1 mois, 2 mois, 3 mois.. Sa respiration, apaisée par le bien être qui l'avait envahi et la sensation de se trouver au plus douillet des endroits, s'était brusquement accélérée. Un événement perturbateur l'avait dérangé dans sa quiétude. L'insouciance avait fini par reprendre le dessus. 4, 5, 6, 7 mois... En approchant du grand jour, il sentit son estomac se nouer comme s'il voulait rester là, agrippé à celle qui l'avait tant chéri et ne pas faire face au monde extérieur. 8, 9 mois...

« Allez, c'est le moment. Tu vas aider ta maman. Ensemble, vous serez plus forts. »

A ces mots, hors de contrôle, il se tortillait sur le lit comme pour s'extirper du ventre de sa mère. Après un effort considérable, trempé de sueur, il l'avait fait et pleurnichait là, à 30 ans, comme un nourrisson inconsolable. Comme sa fille le ferait quelques mois plus tard. Comme quelqu'un qui avait vaincu son angoisse. Comme s'il venait d'assister à sa propre Renai-Sens.
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