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Réminiscence

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Pozar

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Je n’aimais pas l’été.

L’été c’était les rues qui empestaient la pisse des chiens. L’été c’était les transports en communs à l’air saturé par la transpiration de mes concitoyens. L’été, il y avait ses filles aux jupes trop courtes, ses mecs aux corps pileux. L’été avait de ces interminables journées à la chaleur écrasante qui abrutissait les esprits fébriles comme valeureux. L’été on avait la peau ruisselante d’une sueur dont on se serait bien passé. On avait aussi droit à des mouches qui partout, vrombissaient. L’été aussi, parait-il, nous rendait heureux et léger. De légèreté, c’était peut-être ce dont je manquais cruellement, pour apprécier comme la plupart, la saison la plus ensoleillée de toutes.

Cette année-là, je ruminais mon déplaisir en ce début de Juin, où s’achevait le Printemps. Si la perspective de longs mois de vacances était particulièrement réjouissante, celle de devoir faire face aux hordes humaines qui envahiront bientôt les rues de Bordeaux l’était moins. Savoir que j’allais traîner dehors me peinait terriblement mais ma condition d’étudiant m’y condamnait. Car oui, habitant un minuscule studio situé tout en haut d’un complexe immobilier qui avait la bonne idée de s’improviser véritable fournaise une fois exposé au soleil, il m’était impossible de rester enfermé chez moi toute une journée. Sauf si j’avais envie de finir comme ces rouleaux de dindes qu’exposait tout kebab digne de ce nom. Et la climatisation était évidemment hors de question. En plus d’être atrocement onéreuse, il se posait un tout autre problème. Je n’en avais tout simplement pas, en fait. Et la solution un peu plus facile que représentait ces bons vieux ventilos, n’en était pas réellement une. Croyez-moi, se faire brasser de l’air chaud en pleine figure pourrait quasiment être une technique américaine de torture.

Sur les Quais, ma paire de persols enfoncés sur le nez et mes espadrilles aux pieds, j’observais la Garonne. Il y a quelques mois, j’avais perdu deux choses ici. Ma copine de l’époque et mon téléphone. Un I-Phone 5 acheté par ma mère pendant mes classes de terminale au lycée qui m’avait donc fidèlement accompagné pendant deux ans, tout au long de mes voyages et pérégrinations étudiantes. C’était plus de deux-milles clichés qu’il gardait précieusement sauvegardé dans sa carte mémoire. Il avait vu le grand-canyon, Shanghai la polluée, Tokyo la maniaque, Arles, Toulouse, Bordeaux en plus d’avoir connu du beau monde. De ma grand-mère à mes meilleurs copains, quasiment tous était passés devant lui. Il avait assisté aux moments les plus mémorables de ma vie d’adolescent ; Mon premier amour, mon bac, mon premier concours. Puis il avait disparu cette nuit-là. Un peu éméché je n’y prêtais pas attention et je ne saurais dire s’il a disparu dans les flots, ou si la nuit l’a happé. Mais le lendemain il n’était plus là.

Et comme une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, elle, ma copine, n’a pas tardé à le suivre. Je me souviens bien de ce matin-là. Le visage collé contre l’écran de mon ordinateur je priais la technologie Apple afin qu’elle me permette de tracer mon bien. Derrière moi, je ne la sentais pas s’agiter. On s’était disputé hier soir, certes, mais le fait de savoir qu’il y avait 500euros qui se baladaient dans la nature obnubilait mes pensées. Si je ne me grouillais pas, il serait bientôt trop tard. Alors un peu absent, je gérais mon problème de couple de cette manière mécanique et absente qu’ont parfois les papas occupés lorsqu’on leur pose des questions. Puis elle m’a dit qu’elle partait. Je n’ai pas réagi ; On ne s’entendait pas très bien depuis quelques temps. C’était sans doute pour le mieux. J’ai donc pris mon manteau et je l’ai accompagné à la Gare St-Jean. Avant qu’elle parte je l’ai embrassé sur le front puis ce fut tout. Je ne l’ai pas accompagné jusqu’aux quais. Il n’y a eu ni cris, ni larmes.

Je ne m’en rendais pas compte alors, mais cet au-revoir avait laissé un petit trou en moi. Aujourd’hui, les yeux rivés sur les flots aux teintes boueuses de la Garonne, j’avais bel et bien conscience que c’est mon cœur que j’avais perdu cette nuit-là.

Le soleil, lui, brillait furieusement au-dessus de mon crâne. Le petit insolent trônait au milieu d’une immense étendue d’azure et il n’y avait pas le moindre nuage pour contester son règne. D’en-bas, j’avais l’impression qu’il me narguait moi et mon chagrin, de ses rayons moqueurs et sa chaleur tapageuse. C’était comme s’il riait, indifférent à mes maux. Quoi de plus normal après tout. Qu’est-ce qu’il en aurait bien pu avoir à foutre de mes risibles peines. Il avait sans doute un tas de trucs plus importants dont il devait s’occuper. Comme tous ces gens d’ailleurs, qui grouillaient, se prélassaient, chahutaient, roupillaient dans son étouffante étreinte. Ils étaient tous si vivants quand moi je me sentais fantomatique.
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