Rejoins tes camarades !

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Image de Eté 2016
C'est rare que je me passe mes fantaisies. Mais ce parapluie à tête de canard m'avait tapé dans l'œil. Il fallait que j'en fasse l'acquisition sans délai. J'avais un prétexte. Quelques jours après la rentrée des classes, le temps s'était mis résolument au vent et à la pluie. Je devais me protéger la tête pour éviter les rhumes compliqués de sinusite auxquels je suis terriblement exposé ; ma vieille maman vous le dira.
Aussitôt l'achat effectué, les remords commencèrent à m'assaillir. Madame ma mère allait en parler à tous les commerçants du quartier et mes collègues en feraient des gorges chaudes. Sans parler de mes élèves. J'entendais déjà tous les « coin coin ! » qui jailliraient de la salle cent-vingt-hui quand ces diables pervers qui me torturent apercevraient cet objet luxueux suspendu au porte-manteau à côté de ma vieille gabardine élimée près de la poche gauche. C'est vrai que nous étions terriblement dépareillés, moi, le certifié de Lettres non syndiqué, et lui, le beau palmipède de bois bariolé, rouge, jaune et vert, drapé dans ses ailes de toile écossaise, près à l'envol.
Dès le début, la situation échappa à tout contrôle. Dans le métro, je surpris mon canard la tête enfoncée dans le cabas d'une ménagère. Dieu sait ce qu'il fourrageait là-dedans... J'eus de la peine à le dégager sans attirer l'attention, au moment où il allait s'attaquer à une jeune voyageuse, passablement court-vêtue, ma foi ! Mon canard allait me faire honte publiquement.
Je dus descendre précipitamment, ce qui m'obligea à traverser le square dans le vent et sous la pluie. Dès que j'ouvris le parapluie, je sentis une traction violente et une accélération irrépressible. Comme lorsqu'on hisse le spinnaker d'un trimaran aux allures portantes. Je serrai à deux mains le cou et le bec de mon canard, ce qui, je le sentais bien, n'était pas à son goût.
Près de la pièce d'eau des canards, on est exposé aux quatre vents du ciel. Une saute de vent soudaine m'arracha le parapluie des mains, et je le vis, impuissant, s'enlever et monter très haut, très haut, comme un cerf-volant. Le regard perdu dans les nues, mouillé de pluie et de larmes, je contemplais le désastre. Je sentais que je perdais là plus qu'un parapluie, ou un animal familier peu banal. C'était ma première et ma dernière fantaisie, peut-être, qui disparaissaient.
J'aperçus alors entre deux gros nuages noirs une escadrille de canards sauvages en formation triangulaire impeccable, parfaitement organisée comme la direction du Syndicat, qui fonçait vers le sud, sans hésitation ni scrupule individualiste.
Entre les hurlements déchaînés et discordants du vent, de la pluie et du désespoir, j'eus vaguement l'impression de distinguer dans les hauteurs un « coin, coin » déterminé et sarcastique.
Mon parapluie avait rejoint ses camarades...

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