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Regress

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Aelia Masuri

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« Tu y crois toi à la réincarnation ? » Thomas me toisa de son œil rieur pour capter un semblant de réaction de ma part. Il faut dire que la question tombait comme un cheveu sur la soupe au détour d’une gorgée de café dégusté à la terrasse d’une brasserie.
«  Heu, j’aimerais bien. C’est plus réjouissant que la perspective de finir dans un trou...mais objectivement, non. Pourquoi me demandes tu cela ? »
« Tu sais, j’aime bien les expériences, et l’autre jour un copain m’a fait faire une régression avec l’aide du son d’un battement de tambour. C’était génial ! ».
« Une régression avec un tambour ? Tu vas bien toi en ce moment ?? »
Son rire joyeux me rassura immédiatement tout en éveillant une certaine curiosité.
« Et alors, tu as été Bonaparte ou le Roi soleil?
«  Nan, mieux que cela ! Mais c’est mon jardin secret » me dit-il complice tout en me tendant une clé USB.
« Essaie avant de juger ! »
La conversation glissa innocemment sur un autre sujet comme les rayons du soleil printanier sur la peau. Cette pause bienvenue avait suspendu mes ruminations du moment, façon hamster tournant en boucle dans sa roue. Il est vrai que ma vie ressemblait à un véritable champ de mines. Une caricature grandeur nature du cliché de la crise de la quarantaine : 41 ans, un divorce récent., des questions existentielles sur le sens de la
vie et une psychothérapie en cours pour tenter d’y voir plus clair. Non pas que je me sentais particulièrement déprimée, mais plutôt lasse, par ces questions sans réponse. « C’est normal » aimait à me dire ma psy, « il faut faire du vide pour laisser de la place au nouveau, la période est inconfortable mais bénéfique, faites vous confiance ». Oui, mais concrètement, cela se fait comment de mettre du chouette nouveau dans du vide tout neuf ? Etre soi, la grande injonction de tous les manuels de développement personnel. Mais si là, maintenant, je ne suis pas moi, je suis qui exactement ? Retour du hamster...

Un souffle sorti spontanément de ma bouche à la perspective de trier le tas de linge sale qui m’appelait depuis un moment. Se faisant, ma main senti un petit objet lové au fond d’une poche. La clé USB avec l’enregistrement de Thomas ! J’allais la ranger dans un tiroir avant de me raviser, poussée par une soudain intérêt. Pas de contrainte en ce week-end et sans doute l’occasion de m’accorder un temps inédit.

Les écouteurs vissés sur les oreilles, les yeux fermé, je lance mentalement et sans grande conviction un « je souhaite aller à la rencontre de mes vies antérieures ». Bientôt ma respiration se fait plus ample et les cellules de mon corps semblent gagner en expansion. Étrange impression, pas vraiment rassurante ! Je m’oblige à garder le cap en focalisant toute mon attention sur les vigoureux battements.
Les premières images apparaissent, d’abord floues, muettes, et en noir et blanc. Bientôt, le focus se fait sur l’image animée d’un homme, c’est un un soldat. Je l’identifie sans savoir comment et avec une précision déconcertante comme un fantassin de l’armée sous Napoléon III . Képi sur la tête, veste sombre, la baïonnette au fusil, il court droit devant lui...et se fait littéralement exploser par un projectile. FIN. Pas de peur, pas de douleur, juste ce sentiment pathétique d’une situation absurde : obéir à un ordre sans en comprendre réellement le sens et en perdre la vie. Quoi, c’est tout ? Pas même l’image réconfortante d‘une veuve éplorée avec ses enfants comme dans les films ? Nada, rien, sauf le sentiment que mon aversion viscérale pour la hiérarchie et les directives trouve ici une résonance inattendue.
Mais mon voyage continue, dopé par le rythme des percussions qui semblent maintenant résonner dans ma boîte crânienne.

Soudain, l’ambiance se fait calme, comme suspendue. Perché sur rocher en lisière de forêt, je reconnais la corpulence massive d’un homme préhistorique dans lequel je m’incorpore littéralement. Je suis lui. Je ressens chacune des ses pensées, de ses émotions, c’est incroyable. Je hume avec inquiétude l’air frais qui entoure cet océan de verdure. J’ai le cœur grand ouvert avec un sentiment indescriptible d’amour pour les miens, ceux de mon clan qui me regardent avec inquiétude. Se pourrait-il que ces êtres, généralement présentés comme des brutes attardées puissent relever d’une grandeur d’âme insoupçonnée qui nous fait bien défaut aujourd’hui ?
Pendant que des larmes se mettent à couler spontanément sur mon visage, une terreur cellulaire envahit mon nouveau corps d’Homo sapiens. Les yeux rivés vers le ciel, je scrute l’horizon où des nuages d’un noir intense, zébrés d’éclairs, s’avancent inexorablement dans une atmosphère de fin du monde J’ai peur pour ma famille. Une sorte de fulgurance me traverse. J’intègre que l’arrogance de l’espèce humaine à vouloir dominer la nature n’est pas une tentative pour prouver sa supériorité. Elle est un acte désespéré d’amour inscrit dans son ADN pour protéger les siens. Et s’il y a les siens, il y a forcément les autres, ceux dont il faut aussi se protéger, toujours par amour. Jamais, je n’avais envisagé les dérives humaines sous cet angle, celui d’une réponse inadaptée au plus beau des sentiments. La peur est décidément une bien mauvaise conseillère.

Les battements du tambour sonnent soudain le rappel du retour. J’émerge un peu brassée, avec l’émotion confuse d’avoir vécu une expérience extraordinaire, celle de ma première et ma dernière vie. A moins qu’il ne s’agisse de la découverte d’une capacité d’imagination que je ne me connaissais pas. « Essaie avant de juger » disait Thomas. C’est fait, et cette histoire est loin d’être claire. Une chose est sûre, si cela fait 200 000 ans que je me réincarne, je n’apprends vraiment pas vite. Et c’est en riant avec bienveillance de moi même, de cette femme petit soldat au grand cœur, que j’enfile mes baskets pour partir courir. Etre soi, un objectif décidément bien trop compliqué pour ne pas simplement profiter des petits bonheurs du quotidien.
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