Régénération

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Il était une fois une petite fille rêveuse qui voulait faire partager ses rêves  [+]

Novembre 2210 – Depuis 2040, un consortium religieux a décidé qu’il serait souhaitable de profiter de la généralisation du tourisme spatial pour larguer nos morts dans l’espace et ainsi leur faciliter l’accès au paradis. Ils ont conçu des capsules scellées pouvant contenir à la fois les cendres du défunt et un fragment de son âme sous forme d’ADN. Personnellement, j’y vois surtout un moyen de se débarrasser des trépassés devenus trop encombrants et d’exploiter ainsi les terrains des nécropoles. J’y songe alors qu’un bip incessant me vrille les tympans depuis plusieurs heures et m’empêche de trouver le sommeil. Même si celui-ci n’est plus qu’un brouillard comateux gorgé de tranquillisants.

Une magnifique jeune femme s’approche. « Tout va bien Even, ne vous inquiétez pas. » me susurre-t-elle avec bienveillance en remplaçant la perfusion qui me transperce le bras. Son costume nacré réfléchit les rayons pales d’un soleil couchant. Avec difficulté, je tourne la tête vers la fenêtre. Le ciel est rouge sang. Bientôt il s’éteindra et le noir engloutira ce monde surpeuplé. Dans un râle, je prends une bouffée d’air qui empeste le désinfectant. Tous ces tuyaux qui me relient à la vie m’encombrent. Je suis trop faible pour les arracher. Et puis je sais qu’ils ne vont plus tarder. Ils viennent toujours avant la nuit et leur présence m’apaise.
«  On est là Even, comment te sens-tu ce soir ? » Inutile de répondre. Je me contente de sourire et de caresser la main que me tend ma fille. Avec son corps élancé et ses longs cheveux d’ébène, Galia est plus resplendissante encore que l’infirmière qui veille sur moi. Dommage que ses yeux bleus en amande soient si tristes ces derniers temps. Elle est venue avec toute la famille. Ils semblent aussi fatigués que moi. Soudain son sourire se fige. Je la revoie bébé hurlant dans son cocon de plexiglas aseptisé. Puis petite fille trébuchante sur ses premiers pas. Dans une fraction de secondes, elle devient ado riante puis rebelle claquant la porte. Elle avance maintenant à mon bras dans sa robe immaculée puis c’est elle qui porte un bébé. Finalement ma main tente de retenir la sienne dans un dernier souffle, en vain.
Mais au lieu de partir, je m’élève doucement vers le plafond. J’entends les sanglots et vois ma belle infirmière déposer délicatement le drap sur mon visage. Je tente de crier : « Ne pleurez pas ! Je suis encore là ! » Mais personne ne m’entend. Je flotte toujours au plafond quand les médecins emportent mon corps. Je sais où ils m’emmènent. Ma navette est avancée, je m’endors déjà dans le silence vaporeux de l’espace qui m’ouvre les bras.

Février 2211 - Comme des abeilles dans leurs alvéoles, j’embarque avec des milliers d’autres capsules funéraires dans une soute réfrigérée. Aucune collision possible ni contact avec les voyageurs installés au-dessus. Cela fait des semaines que mon âme attend de partir. J’entends les propulseurs qui s’allument. Il y a un bruit effroyable et une secousse monstrueuse. Je suis comprimé au fond de mon logement avant d’être violemment propulsé vers le ciel. Alors que les moteurs principaux se coupent, une sensation de divine apesanteur m’envahit. Je n’ai plus de repère, délicatement porté par les vents solaires dans un voyage suborbital éternel. Enfin c’est ce que je crois. Car dès que la navette a déposé ses touristes, elle s’élance de nouveau à une vitesse phénoménale vers sa destination finale puis nous expulse violemment comme on accoucherait d’un essaim. Rapidement, je perds de vue les autres capsules. Plus question de vents solaires, je suis une étoile filante du fin fond de l’univers. Alors mon regard s’égare sur les astres qui défilent et la voie lactée qui m’éclabousse de sa beauté. Je suis pris dans les bras des galaxies et ballotté de naines rouges en planètes gazeuses. Je sillonne les dégradés d’ocres et de bleus. C’est magnifique ! Soudain un point noir vient fendre la sérénité de mon horizon et m’attire. Je résiste, mais il m’engloutit bientôt dans son abîme de ténèbres glaciales. Je suis seul au monde. J'ai froid. Plus de planète et de couleurs sublimes. Juste un cliquetis qui m’hypnotise.

Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là à flotter dans cette obscurité. Une fraction de secondes ? Plus ? Le temps n’existe plus. Je ne peux concevoir que l’éternité promise se résume à ce néant ! Cette pensée m’est insupportable et m’oppresse. Tout à coup, je vois la lumière. Elle apparaît au fond d’un étroit tunnel dans lequel je suis propulsé sans ménagement. Trou de ver en vrille sans fin. Pourtant, au fur et à mesure que j’en approche, la lumière grandie jusqu’à occuper tout l’espace. Je sens une présence autour de moi et une exaltation intense submerge mon cœur.
Le bruit est là, plus présent encore. Une machinerie ? Un vaisseau ? Dans la lumière, la main translucide d’un humanoïde aux membres exagérément étirés me saisit. Il ouvre la capsule. « NON !». Il est trop tard, cette fois je vais vraiment mourir.

Février 2215 - Je viens de me réveiller dans ce corps dont j’avais oublié la lourdeur. Recroquevillé devant une porte. Sortant du brouillard dans lequel j’étais plongé, je reconnais la maison. Je tente de me relever. Un léger vertige me donne la nausée. Je suis maladroit comme un nouveau-né qui découvre la gravité. Une voix dans ma tête m’apaise : « ça va aller Even, ne t’inquiètes pas ! » Je regarde mes mains et mes pieds nus. Ma peau aux cellules régénérées est translucide. La tenue que je porte diffuse la lumière. Comme pour me rassurer, je caresse le tissu nacré avant de porter la main à mon visage. Il se reflète lui aussi sur la vitre de l’entrée. Je découvre mes traits lavés de tous les stigmates du temps. La voix est là : « Tu vas t’habituer, ton clone est encore très jeune !»
Mon cri d’effroi a dû ébranler tous les murs de la bâtisse car la porte s’ouvre soudain dans un courant d’air. Mon regard a juste le temps de croiser celui incrédule de Galia avant qu’elle ne s’évanouisse.
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