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Regards

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Marie

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FINALISTE
Sélection Jury

A côté de la plaque, les carreaux blancs et sales s’étendent sur le grand plafond courbé au-dessus des rails, ils courent dans le dédale de galeries sombres où résonne l’écho des pas pressés. Mille personnes défilent, somnolentes, mornes ou furtives, telles des fantômes sous la lumière crue. Des hommes satisfaits, au visage de conquérants, ou bien fatigués, les pieds traînant devant de lourdes valises.
A côté de la plaque, un homme jette son mouchoir au sol, et des regards indifférents autour. Il s’éloigne et le mouchoir le suit, happé dans le tourbillon d’air qui l’envoie valser dans les escaliers de pierre, puis dans l’air bruyant des rues de Paris. Il s’élève, entraîné dans la nuée des feuilles d’automne qui virevoltent au-dessus des toits d’ardoise grise, et se perd dans le ciel qui commence à s’assombrir. Sous les grands arbres déployés qui créent de leur somptueux feuillage de tendres tournoiements d’ombres sur les tables et les chaises déjà occupées, s’active une chorégraphie de passants, d’éclats de voix parmi les brises légères, de notes, de musiques entraînantes surgies du coin des rues. D’un pas rapide et cadencé, l’homme marche sans se retourner et rejoint sa voiture, dans laquelle il s’installe, seul. Il démarre le moteur d’un geste brusque et s’engage sur la route pour se frayer un chemin parmi la marée de roues et de carrosseries fraîchement lavées, laissant derrière lui de lourdes volutes de fumée sombre.
A côté de la plaque, une femme au regard bleu tire honteusement sur le tissu de sa jupe, par peur qu’elle ne soit trop courte pour certains. Par peur des insultes qui fusent si vite qu’on ne peut les arrêter. Les yeux rivés sur ses mains crispées sur ses genoux, elle attend avec nervosité l’ouverture des portes automatiques, pour s’enfuir, se fondre parmi la foule et se libérer des regards insistants et désobligeants qui pèsent sur ses cuisses tremblantes.
A côté de la plaque, la main fine d’un enfant se promène sur le béton sale. Il est assis sur une mince couverture, et de belles chaussures cirées aux propriétaires indifférents passent chaque instant près de ses doigts agiles. En le voyant, les visages se détournent sans lui accorder un seul sourire, à lui et à ses parents aux yeux rougis. Il pense au ciel bleu et sans ombre qu’il a quitté pour trouver refuge dans les rues pavées de Paris. Une mer entière traversée pour dormir dans le courant d’air froid d’une galerie sale, avec pour seul accueil des regards impuissants. Dans ses yeux sombres, la crainte et la faim ont remplacé l’insouciance. Son rire sincère qui a si souvent estompé les angoisses de sa mère a disparu, enfoui au plus profond de sa poitrine avec ses doux souvenirs d’enfant, de soleil et de nuits paisibles.
A côté de la plaque, les yeux se croisent, se détournent et se jugent. Les paupières clignent plusieurs fois et les yeux, agressés par la lumière synthétique crue qui émane des droits néons blancs, rougissent. L’odeur âcre et humide du chagrin morne, de l’ennui qui repose tel un brouillard sombre et dense sur l’acier et sur le bitume, alourdit les têtes et fait ployer les nuques.
A côté de la plaque, de grands panneaux publicitaires indiquent à la jeune fille timide ce à quoi elle doit ressembler pour être acceptée et réussir. Pour être une femme, une vraie. Les rires, les moqueries des élèves de son collège on peu à peu enfermé sa confiance dans une cage aux barreaux solides, avec les mille oiseaux colorés de sa personnalité, qui ternissent sur des perchoirs.
A côté de la plaque, deux hommes se tiennent la main et affrontent pour quelques minutes le jugement et les regards de dégoût de personnes aux sourcils froncés et au visage aigri. Ils marchent, ensemble, en s’efforçant de fermer leurs oreilles et leur cœur aux remarques désobligeantes. Ils se hâtent pour gagner la porte de leur appartement, et retrouver enfin leur liberté, écrasée sous l’atmosphère pesante.
A côté de la plaque bleue, des mots terribles s’élèvent dans le tumulte des quais. Mille éclats de voix agressifs résonnent. Des insultes racistes explosent, des moqueries transpercent la foule comme les sifflements stridents qui s’approchent.
A côté de la plaque bleue aux grandes lettres blanches, le sol se met à vibrer et des lumières apparaissent dans le tunnel sombre.
A côté de la plaque Châtelet, le métro s’engouffre dans la station, rugissant.
Les portes s’ouvrent, des passagers descendent, d’autres montent. Certains regardent le sol, lisent, ou dorment. Certains, debout, immobiles, attendent le prochain arrêt, puis celui d’après, puis encore... Dans les wagons filant à travers les tunnels aux murs vieillis, tagués, les hommes ne se soucient plus de liberté mais de ressemblance, plus d’égalité mais de supériorité. Lorsqu’on entre dans le métro, on croit être plongé dans un rêve, un pont entre les univers, coupé du monde... Pourtant, on y prend véritablement conscience de la beauté de l’humanité, mais aussi de ses folies et de ses injustices. Le métro est un lieu qui ne ressemble à aucun autre, empli de vie et parfois d’airs entraînants joués dans les galeries ou même dans les wagons par des musiciens solitaires. Chacun y a sa chance d’être traité à égalité, mais subit aussi les regards pesants.
Beaucoup ne comprennent pas que chacun est libre de bâtir son royaume et d’y vivre de la manière qu’il souhaite, avec qui il veut. Beaucoup ne cherchent pas à comprendre l’inconnu mais à le repousser, et continuent de s’enfermer, continuent d’être à côté de la plaque.

PRIX

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Artvic · il y a
Je vote! Belle écriture !

Je vous invite à lire https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs

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Utilisateur désactivé · il y a
Très beau texte, je te donne +3 et te demande de voter pour Cœur brisé pr maintenant elle est la dauphine de cette compétition https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/coeur-brise-11
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Le Vrai Monde NC · il y a
L'insouciance est le trésor des fous... Et ceux qui sont à côté de la plaque sont par contre en face de certaines réalités que la dite plaque peut parfois masquer... J'aime beaucoup votre texte ! Je vous donne mes 5 voix ! Si ça vous dit, ma chanson Armistice est également en compétition : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/armistice-2
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Bulle_d_encre · il y a
Superbe, quel talent ! J'ai vraiment adoré l'idée, portée par une très belle plume !
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Bernadette Lefebvre · il y a
Ha c est puissant !!!mes voix pour vous marie
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JiJinou · il y a
Très belle écriture. J'étais passé à côté de votre texte. L'erreur est réparée. Mes voix avec grand plaisir.
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Fred Panassac · il y a
Une plaque Châtelet qui éveille les consciences endormies. Bravo pour votre beau texte finaliste !
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M'ellatrix · il y a
C'est super beau, et tellement vrai ! Bravo !
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Marie · il y a
Merci a tous pour votre soutien!
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Jacques Dejean · il y a
Une belle humanité, une belle sensibilité et une belle écriture, sans artifice inutile, vraie, directe. Merci.
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