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Tout le musée de Chambéry était en grand émoi.

Le conservateur en chef avait fait appeler Julien, le gardien de nuit. Ou plutôt il avait glapi son prénom dans tous les couloirs dès qu’il avait appris la nouvelle à son arrivée à 10h ce dimanche.

« Julien », lui avait-il dit lorsqu’il avait fini par le trouver assoupi dans un coin des archives. après une nuit à veiller sur les beautés du lieu, « Julien, vous savez combien j’aime le musée des beaux-arts de Chambéry !

C’est un lieu d’exception où les tableaux baignent dans une lumière douce. C’est même pour cela que je me suis fait muter dans cette ville très provinciale au cœur de massifs montagneux moi qui n’aime rien tant que la vie débridée de la capitale.

Vous savez que l’un de mes préférés est une Sainte Catherine au visage juvénile, qui vous regarde bien en face, avec bienveillance. C’est pour elle que je ne suis pas reparti. Son regard m’émeut toujours. Si elle était de chair, j’en serais éperdument amoureux.

Or, ce matin, à l’ouverture, un de nos habitués est venu m’apprendre une terrible nouvelle.

Samedi soir, hier donc, m’a-t-il dit, mes pas m’ont porté tout naturellement vers la salle où le tableau de Sainte Catherine est accroché. En pénétrant dans la salle, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir la jeune et jolie Saint Catherine, le visage levé regardant vers le haut. Son expression de surprise n’était rien comparée à la mienne.... Le musée fermait deux minutes plus tard, je n’ai pas pu le signaler mais me voici ce matin à l’ouverture. Je suis allé vérifier, je n’ai pas rêvé. Elle ne regarde plus que les cieux, M. le conservateur. Mais comment, pouvez-vous me le dire, vous qui êtes un érudit, ce tableau où le modèle calme et serein vous regardait bien en face, est maintenant là, le visage levé, avec un air surpris et curieux tout à la fois ? »

Julien vit bien qu’il ne s’agissait pas de prendre les choses à la légère. Déjà qu’il n’avait pas prêté attention à ce changement. Il faut dire que son passage cette nuit fut fugace car il ressentait encore les effets de la folle sieste effectuée avec Amélie avant sa prise de fonction la veille.

Il savait par ailleurs que c’était panique à bord. L’inauguration de l’expo temporaire était pour ce soir et des huiles étaient attendues. Hélas, pas des huiles sur toile mais de celles qui pouvaient vous donner ou vous retirer des subventions. Le gratin quoi ! Mais pas dauphinois. Bon, mieux valait qu’il garde pour lui les jeux de mots couleur locale, cela ne serait pas apprécié à juste valeur aujourd’hui.

Nul n’avait idée de ce qui s’était passé derrière le paravent d’entrée de la salle, ni comment une Sainte qui se tenait le regard droit depuis le XVIème siècle avait soudainement détourné les pupilles. Encore moins lui que d’éminents historiens d’art.
Le conservateur du Musée avait appelé le directeur départemental du patrimoine qui avait appelé le Louvre qui avait appelé le Ministre....
Comme si tout ce petit monde était capable de ramener la Sainte à la raison.

Bon puisqu’il le fallait il allait parler à la Sainte sinon à coup sûr, le musée provincial allait être la risée des médias.
La salle était encore vide à cette heure dominicale matinale. Julien arriva devant le tableau et entreprit de parler à la picturale demoiselle. Ils avaient souvent des conversations intimes.

« Heu,...bonjour Catherine, heu, ma Sainte, heu Sainte Catherine ». Il ne savait plus comment faire. Habituellement, c’était Cathie. Il trouvait ça moins guindé que Sainte Catherine. Elle aimait bien. Cela lui donnait le sentiment d’être une personne normale.

«  Hum, Cathie, mais enfin qu’est-ce qui t’a pris ? Tu te rends compte de la pagaille qui règne juste parce que tu as bougé ? Explique-moi ? Pour que je vois ce que je peux dire ou faire ? »

« Julien », répondit la Sainte, en gardant le regard levé, « hier soir peu avant la fermeture, juste avant que ne pénètre mon habitué de dix-huit heures quarante-cinq, il y a eu un coup de tonnerre, des éclairs ont tonné et éclairé la pièce d’une lumière psychédélique. Tu penses bien que j’ai sursauté.

La lumière venait d’en haut. Je me suis dit que c’était le patron qui voulait me parler. Alors j’ai levé la tête dans un mouvement sans doute trop brusque. Tu comprends après quatre siècles d’immobilisme, je ne suis plus une habituée du mouvement.

Je crois que je me suis fait un sévère torticolis. Je veux bien reprendre ma position initiale, tout de même plus confortable mais je ne sais comment faire. Alors je regarde les cieux en essayant d’avoir l’air illuminée de bonheur. En réalité, cela me fait un mal de chien ! »

Julien était perplexe. Il n’avait jamais entendu parler de kiné picturale. Mais il avait la solution. Enfin UNE solution....

Il était adepte, à petites doses, de produits illicites peu connus. Il disposait notamment de quelques préparations à base de graines de volubilis.

Il prit soin, au préalable, de mettre au feu, avec l’accord du conservateur, tous les documents montrant Sainte Catherine le regard droit. Il savait par expérience que parmi toutes ces belles personnes attendues, bien peu connaitraient le tableau. Et pour les autres on pourrait toujours leur dire qu’elles devaient confondre. Le tableau restait sublime c’était ce qui comptait.

La soirée se déroula fort bien.

Julien accueillit les visiteurs, leur servit de très nombreux amuse-gueules qui ne portèrent jamais si bien leur nom. Tous les convives étaient fort joyeux après le buffet. Il ne fit visiter les salles que fort tard dans la soirée et Sainte Catherine fut la dernière à être admirée.

Elle trouva sans doute étrange que tous ces gens ne lui prêtent pas plus attention et passent devant elle en riant un peu fort.

Elle se dit que, finalement, il valait tout aussi bien ne plus regarder les vivants dans les yeux.

Cependant, elle garda toujours la nostalgie du regard de Julien et de son habitué.

Le conservateur lui, s’en était allé. Loin des yeux,.....
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Loodmer · il y a
Moi qui ne lis pas les Éphémères (trop d'oeuvres, trop peu de temps), ni plus de 4' (trop mal aux yeux), je n'ai trouvé que celui-là et j'ai bien aimé cet autre regard iconoclaste sur les chefs-d'oeuvre oubliés des musées régionaux
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Guy Bellinger · il y a
Fantastique et humour ne fréquentent pas si souvent (quoique Fredric Brown, SOS Fantômes, Mars Attacks...), alors les trouver bras dessus bras dessous dans cette insolite histoire de torticolis hagiographique déride à coup sûr, ce qui à mon âge est un précieux atout.
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Louise Calvi · il y a
Merci d'avoir souri à cette évocation. Je me suis bien amusée à l'écrire.
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Lange Rostre · il y a
Un tableau qui n'est pas une nature morte...
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Louise Calvi · il y a
Mais à quoi pensent donc tous ces personnages ds les musées ?
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Coccinelle · il y a
sympa cette histoire extraordinaire ! je viens de publier ( juste pour le plaisir !) une histoire d'art étrange moi aussi " la curiosité est un joli défaut !" c'est d'un autre tableau dont je parle ....
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Louise Calvi · il y a
je ne trouve pas cette histoire d'art
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Moko · il y a
Coucou chère Louise. J'ai ri. Cette sainte Catherine est pleine d'humanité rhumatismale... J'ai préféré l'échappée belle, mais Cathie m'a émue aussi...
Merci pour ton bel univers. Plein de belles pensées...

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Louise Calvi · il y a
Merci à toi d'avoir apprécié le regard détourné de Catherine. Il faudrait peut-être qu'en ces temps troublés, elle regarde à nouveau les humains.
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Christian Pluche · il y a
Quelle belle idée Louise, ce musée me parle, je vais voir ce tableau très vite...
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Louise Calvi · il y a
Vous pouvez aller le voir directement à Chambéry. Très belle région et très belle ville. :):):)
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Christian Pluche · il y a
Et en plus il y a un café-littéraire qui vient d'ouvrir dans le grand hall, un bel endroit pour passer un moment, écrire une nouvelle sur son ordinateur ou un carnet !
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Louise Calvi · il y a
Bonne info ! Seriez-vous le visiteur de 18h45 ?
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Virgo34 · il y a
MDR !
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Christian Pluche · il y a
C'est-à-dire ?
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Louise Calvi · il y a
celui de Sainte Catherine ...puisque vous semblez connaître les lieux. :):):)
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Christian Pluche · il y a
J'avais pas fait le rapprochement!
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Virgo34 · il y a
Tu as voulu nous le cacher !!!
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Vivian Roof · il y a
Je suis venu, j'ai lu, j'ai votu. Voilà un tableau bien brossé !
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Louise Calvi · il y a
Ce que je ne suis pas arrivée à savoir c'est si c'est le patron qui a fait tout ce bruit ou une autre raison surnaturelle.
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Vivian Roof · il y a
Hum... Le Patron chambre et rit !
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Didier Poussin · il y a
Quelle toile pour une toile de maître
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Virgo34 · il y a
un mètre cinquante, tout de même !
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Louise Calvi · il y a
Merci
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Utilisateur désactivé · il y a
Génial
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Louise Calvi · il y a
Merci à vous
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Utilisateur désactivé · il y a
De rien
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Bateleuse · il y a
Je vous decouvre aujourd'hui et decidement j'aime!
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Image de Louise Calvi
Louise Calvi · il y a
Peut-être aimerez-vous aussi une course d'un genre très spécial ?
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/l-echappee-belle-5

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Louise Calvi · il y a
Merci beaucoup d'avoir fait le chemin vers mes textes et de les apprécier.
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