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Maryouma Youmar

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« Je me contente de jeter un dernier regard derrière moi.
La plage.
Mon pays d’enfance.
Là où j’ai grandi.
Je me penche pour ramasser le sable fin que j’essaye encore de tenir dans le creux de mon poing mais celui-ci s’écoule, glisse et retombe sur le sol.
Le bruit des vagues qui s’abattent doucement sur le bord de la plage.
Le doux souffle du vent.
Maman...
Papa...
Comment renoncer à tout cela ?
Tout ce qui est le plus cher pour moi ?
J’ai grandi en Somalie, dans la petite masure familiale.
Je suis né dans une misère que vous ne pouvez pas imaginer, vous qui avez grandi dans le luxe et qui vivez présentement dans un F5.
Essayez de ressentir la pauvreté, peu d’entre vous en sont véritablement capable.
J’aime mon pays.
Un petit pays d’Afrique.
Mais cette misère... »

Empli d’espoir... l’espérance d’aller dans l’Eldorado européen, d’y faire fortune et de revenir abreuver Papa et Maman, la famille au pays, j’ai remonté l’Afrique jusqu’à la Méditerranée où mon frère et moi avons donné le peu que nous avions péniblement réussi à amasser à un passeur afin que celui-ci le guide tel Charon jusqu’au paradis.
Que désire le passeur si ce n’est l’argent ? Une fois qu’il l’a touché, que vaut pour lui la vie des malheureux lui ayant confié sa vie ? La route de l’espérance ressemble de plus en plus à la route de la mort.
Entassés comme à l’époque de l’esclavage à plus d’une centaine dans les fers, une insupportable odeur de putréfaction, peu d’entre eux tenaient. Ceux qui ne survivent pas sont jetés par-dessus bord, nourrissent les requins. Les cadavres oubliés demeurent aux fers. Ainsi, le vivant s’endormait à côté du cadavre de son voisin. Quant à la faim et la soif, impossible d’en parler tant elles sont atroces.
Mais la destination finale en vaut la peine, songeai-je.
Soudain mes pieds se mouillèrent.
L’eau s’infiltrait car le bateau s’est retourné.
Fuyant à bord du seul canot pneumatique, les passeurs abandonnent ceux qu’ils étaient censés conduire à bon port.
J’ai tout tenté. Je n’ai réussi qu’à sauver un enfant.
Agrippé au radeau, je ne peux que voir mon grand frère se noyer, me lançant un dernier regard.
Forcé d’abandonner son cadavre, je vogue vers l’Italie à bord du radeau avec mon jeune protégé.
La vision du regard de son frère agonisant me hantera toute sa vie.
La traversée n’est pas terminée.
Je ramais le plus vite que je pouvais, à jeun.
Le bébé pleure.
Il a soif.
Il a faim.
Mais aucune nourriture pour le rassasier.
J’éclate en sanglot lorsque vois ce petit de 3 ans rendre le dernier soupir entre mes mains, vaincu par la faim.
Serrant contre moi le cadavre froid du bébé en pleurant, je n’ai d’autre choix que rendre son corps à la mer.

Enfin ! Enfin ! J’ai mis les pieds en Italie !
Au prix de nombreux efforts et rare survivant d’un naufrage ayant englouti plusieurs vies.
Mais j’ai réussi.
Moi et mes quelques compagnons enchainent alors la traversée des Alpes vers l’Eldorado français.
Le froid nous glace les os.
Pauvrement vêtus, plusieurs meurent frigorifiés.
La montagne ne rend pas ce qu’elle a pris. Leurs cadavres demeureront oubliés de tous. Le chemin est dur. La mort guette le malheureux qui ne tiendra plus sur ses jambes. Il est très dur de lutter contre le froid et la fatigue. Peu y parviennent.
Enfin la frontière !
Mais tout n’est pas terminé !
Armés, les soldats autoproclamés défenseurs de la patrie identitaire nous font barrage. Il faudra trouver un nouveau chemin.
D’autres vies furent perdues.
Lorsque j’arrive enfin en France, aidé par un courageux fermier conscient du danger qu’il encourt à faire son devoir d’humain, je suis seul.
Personne à ses côtés.
Tous mes compagnons ont perdu la vie.
Mais j’ai quitté la guerre !
Je suis arrivé en France !
Je retournerai un jour chez moi.
Je ferai un jour le bonheur de la famille.

Mais avant je découvre le vrai visage de la France. Je découvre que les contes de l’Eldorado ont été embellis. La réalité est pire : le fermier qui m’a sauvé doit comparaitre au tribunal pour m’avoir aidé. Tel est son crime.
Me voici entassé dans un bidonville avec plusieurs hommes serrés contre moi. Nous sommes entassés dans ce qu’ils appellent une jungle.
Nous tentons de sortir. Les hommes en uniforme bleus nous frappent et nous forcent à retourner dans notre favela.
J’entends l’un d’eux dire que nous sommes des voleurs de travail.
J’entends un autre dire que nous sommes terroristes, que nous sommes comme l’homme qui a tué sur la promenade des Anglais.
J’entends les natifs se plaindre d’un match de foot.
Je prie Dieu de venir à notre secours, de nous aider à nous en sortir. Que nous puissions enfin vivre. Et non plus survivre.
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Felix CULPA · il y a
Un très beau récit. Effectivement, les contes de l'Eldorado ont été embellis, et les natifs d'ici, oubliant les souffrances de leurs aînés et de leurs contemporains se plaignent pour un match de foot. C'est une histoire très humaine et très émouvante, qui illustre parfaitement le long et difficile parcours du combattant, payé au prix du sang, des larmes et de la souffrance pour des côtes et des rives qui finalement, n'en valent pas toujours la peine.
Bravo Maryouma pour ce très beau récit. Nous sommes tous les réfugiés de quelque chose.

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anonyme · il y a
Un bel espoir emplit d'humanité dans ce texte. Bravo!
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Maryouma Youmar · il y a
Merci beaucoup chère Anonyme ! a bientôt sur votre page
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Flore · il y a
Un cri...en écho à tant d'autres...C'est bien aussi d'écrire pour tous ceux qui vivent ces épreuves mais ne peuvent le faire. J'ai aimé ce texte...si vrai.
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Maryouma Youmar · il y a
Merci beaucoup !
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Joëlle Brethes · il y a
Bilan désespérant… "La route de l’espérance ressemble de plus en plus à la route de la mort", d'une part, mais l'accueil de ceux qui arrivent au bout du voyage est cruel…
J'avais lu ce texte et j'étais convaincue de l'avoir déjà "aimé" !
Bonne fin d'après-midi, Maryouma !

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Maryouma Youmar · il y a
Merci de votre soutien, bonne soirée à vous !
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Teddy Soton · il y a
Une histoire bien touchante et très bien menée, merci pour ce moment.
Puis je vous inviter à soutenir Frénésie 2.0 ?

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Maryouma Youmar · il y a
Avec plaisir, merci pour votre commentaire!
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Teddy Soton · il y a
Avez vous apprécié ?
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Mina Galiana · il y a
L'histoire est profonde, triste et très bien écrite ! J'aime beaucoup !
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre remarquablement bien écrite et très touchante, Maryouma !
Un grand bravo ! Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE
pour la Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçue ! Merci
d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1

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Ratiba Nasri · il y a
Un texte fort, bien écrit et riche en émotions ! A quand une prise de conscience générale ? Il faut aider les pays africains pour que leurs enfants ne soient plus contraints à l'exil, aux dangers pour passer clandestinement d'un continent à un autre... L'Eldorado promis n'est pas celui qu'ils découvrent.
Merci Maryouma pour le partage.

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Maryouma Youmar · il y a
Un grand merci a toi pour ta lecture et ton commentaire! et je partage totalement ton avis : l'exil est une réponse a la souffrance due a la pauvreté
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Caroline Vial · il y a
Magnifique Maryouma comme toujours émouvant et prete a réfléchir
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Maryouma Youmar · il y a
Merci
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Ginette Vijaya · il y a
Hélas ! La réalité !
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Maryouma Youmar · il y a
Hélas.
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