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Reflets passés

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Marine Segura

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Ils se baladaient entre les stands des bouquinistes, le long des quais de Seine. Ils étaient ce couple qu’on imagine tous. Une belle jeune femme, courbes radieuses et démarche rêveuse, et son amant, bien mis et tranquille. Les deux avançant lentement, admirant les objets exposés aux yeux de chacun.

Quelque chose, cependant, interpellait.

Il la regardait avec une fascination telle qu’il ne pouvait la dissimuler. Il la trouvait si belle qu’il ne cessait d’admirer ses traits fins de poupée, sa peau pâle et sa blondeur éthérée qui se détachaient sur le ciel presque blanc de l’hiver et dépassaient en ciselés et dentelle les flèches de la cathédrale.

Manifestement, rien d’autre n’avait d’importance que son visage lumineux, sa démarche sautillante et ses sourires de gamine pourchassant le vent glacial.

Ni Notre-Dame qui déchirait l’arrière-plan de ses angles effilés, ni les couleurs vives des reproductions de tableaux de maîtres, ni les illustrations pleines de poésie des aquarellistes parisiens n’avaient de prise sur lui. Rien n’en avait plus quand elle le touchait du bout des doigts, quand elle levait son regard sur lui comme elle le faisait en cet instant, quand elle se tenait, insouciante, à ses côtés.

Quand elle serrait sa main avec tant d’enthousiasme, tout devenait sublime. Une douceur incroyable émanait de la jeune femme qui semblait intangible à force d’évanescence. Sa grâce et sa légèreté l'époustouflaient et il vivait pour ces instants où tout le reste s’effaçait dans un brouillard de détails et d’insignifiance, absorbés par l’éclat de sa délicate maîtresse.

Chaque ouvrage, chaque peinture, chaque carte postale soutirait une paillette dans le regard ou un commentaire émerveillé de celle qu’il ne pouvait qu’aimer. Elle imaginait sa vie en possession de tel ou tel trésor et tout, alors, lui paraissait essentiel. Avec elle, chaque objet prenait une importance radicale et aucune vie ne pouvait être vécue sans cette admirable preuve de la beauté du monde.

Si elle se tournait vers son compagnon pour savoir ce qu’il en pensait, il lui signifiait l’inutilité évidente de ces objets. Dans une tirade compassée d’importance, il la sermonnait sans vergogne, persuadé que seule la rationalité devait compter.

Ébahie, elle le regardait fixement, sans comprendre et murmurait, dans un souffle « Comme tu manques de considération pour l’inutile ! Tu aurais besoin d’un peu de poésie et de légèreté dans ta vie, mon amour.»

Comme à chaque fois, il ne pouvait que répliquer en pensées, en regardant sa silhouette s’effacer, la cathédrale reprenant ses droits sur sa vision, que c’était elle qui était partie, qu’elle avait été sa légèreté et sa poésie et qu’aujourd’hui, l’inutile était tout ce qu’il était, tout ce qu’il ne pourrait jamais approcher.

Il avait perdu un peu de son ingénuité en cherchant désespérément à la retrouver. Il savait, tout au fond, qu’il aurait pu ouvrir les yeux sur l’inutile. Mais c’était plus fort que lui, la peine avait gagné jusqu’aux confins de son être et sa rationalité était, seule, ce qui le forçait à avancer.

Aveugle à la beauté exposée, il pensait à la disparition de celle qui lui avait permis, auparavant, d'en apercevoir la précieuse inutilité. Il se rappelait des larmes, de la gorge qui se serre, de l’impuissance, du noir partout, des couleurs qui revenaient, du gris qui le tâchait et de la rage permanente, l’injustice inénarrable.

Aveugle aux jours qui passaient, au monde dans lequel il évoluait, il se souvenait, douloureusement, de son regard, de son rire de mésange, des éclats de couleurs qui jaillissaient quand elle balançait son joli visage en arrière pour se moquer de ses airs blasés.

Il ne voyait que ce qu’il avait perdu, ne comprenait pas comment il aurait pu revenir à la vie qu’on lui avait soutirée. Aveugle à tout et à lui-même, il avançait sans prêter attention à ce qui l’entourait, sans prendre garde à ceux qu’il bousculait.

Il se fichait de tout depuis que le chagrin l’avait dévasté, depuis qu’elle était partie sans que cela fasse sens, sans qu’il comprenne comment ou pour quoi. Sans qu’il n’ait pu ne serait-ce que dire adieu ou quémander un dernier baiser.

Rien n’était plus pareil, au fond. Et c’était tout. Pas de jolie fin soignée, qui sonne juste. Rien qu'une fin. D’une infinie laideur, d’une infinie bêtise.

Elle était morte et il était là, encore, sans que ça n’ait le moindre sens. Un fantôme parmi les vivants, un fantôme parmi les autres.

Il était là. Elle était morte. Et il marchait, à s’en écraser les talons, à en perdre le souffle, pour vivre sans raison, pour laisser lentement s’enfuir les heures à respirer.

PRIX

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Fred Panassac · il y a
Comme c’est beau ! Pourquoi si peu de voix ? L’absence de l’être aimé, de celle qui transfigurait le monde...Comme la vie était légère avec elle ! On passe insensiblement de sa présence lumineuse à son irrémédiable perte, et l’on est étreint par l’emotion. Leur dialogue était si vrai dans sa futilité apparente ! Toutes mes voix pour ce très bon moment de lecture !
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Vinvin · il y a
L'amour c'est regarder ensemble dans la même direction... sauf qu'on ne voit pas toujours les mêmes choses !!!...
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JACB · il y a
étrange mais agréable à lire. J'ai pris plaisir à faire les bouquinistes avec vos personnages.
Ma cavale est en bleu et jaune et il me tiendrait aussi à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme# en finale de la DDHU.
Merci et bonne chance

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Dimaria Gbénou · il y a
Merveilleux texte . Belles lignes. Beau récit. Mes voix. Je vous invite à lire mes textes dont un est en finale
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Enaïd Tonnet · il y a
Magnifique
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