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Florian Covelli

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FINALISTE
Sélection Jury

J’aime bien le RER. Tout ce qu’il traîne de morts et de vivants. Ce que j’appelle les vivants, ce sont tous ceux qui déambulent gaiement dans les couloirs, entrent avec précipitation, sortent par les portes coulissantes à l’assaut du quai, discutent, demandent l’aumône, même ceux qui osent s’enquérir d’une place douillette. Les morts, ce sont les autres. Les statues de cire collées aux vitres, aux strapontins, accrochées au plafond par la sangle salvatrice, ivres des accélérations de la rame. Moi, je suis mort.

Assis dans un coin, raide comme la justice, je fais partie des meubles du RER. Ceux qu’on rêverait de jeter une fois le trajet fini ? Non ! Le trajet n’est jamais fini et je voyagerai là autant que la RATP le voudra. Pour rien au monde je ne rejoindrais la masse, je suis très bien du côté cire. Allez-y, flambez-moi de votre belle flamme, vous m’aurez pas, je respire le marbre, l’indifférence, mes yeux sont tournés en-dedans, ivres du spectacle de mes pensées, oh qu’elles sont belles et intéressantes mes pensées !...

« Vous avez l’heure ? » Je suis resté coi, j’ai rien dit, je l'ai même pas regardée ma voisine de droite qui venait de balancer cette question, je n’ai pas de montre ni de smartphone, puis c’est sûrement à mon voisin de gauche qu’elle demandait, ou au cadre ventripotent debout vers la porte, ou à l’adolescent timide renfrogné dans un coin, dos au couloir. Moi j’ai pas l’heure, j’ai jamais eu l’heure et j’aurais jamais l’heure. Tous les autres ont l’heure, ils ont toutes les heures du monde, celles de Tokyo, de New-York, de Buenos Aires, ils ont même l’heure d’hiver. Et ils se feront un plaisir de la donner aux autres. Qu’ils parlent entre eux, les vivants. Moi je suis mort, vous vous souvenez ? Je suis mort jusqu’à ce que l’arrêt prochain m’extirpe du couloir comme un médecin arrache son patient de l’attente.

J’attends le prochain arrêt de la même manière qu’on guette une bouffée d’air frais, j’aime voir circuler les personnages que la rame a réussi à agglutiner les uns contre les autres. Puis les rôles peuvent changer subitement. Des morts ressuscitent en recouvrant la parole, en agitant un bras pour déterrer un sandwich, tandis que des vivants meurent brutalement, délaissés par d’autres vivants sous la puissance d’un arrêt implacable, ils s’immobilisent comme des poupées et ainsi le recyclage va son train. Sous mes yeux scrutateurs.

Sachez que ma tête est vissée sur mes épaules comme jamais elle n’a été vissée. Mais les vitres parent à cette éventualité. D’un seul coup d’œil, vous pouvez balayer le musée de visages reflété dessus. Vous pouvez ajouter une paire d’yeux à la tignasse brune, planquer le nez violacé sous une écharpe de laine, même découvrir le profil caché d’une personne à double face, celui qu’elle prend soin à tourner du côté de la vitre, pour ne présenter à la foule des passagers qu’une moitié de cire. Vous insufflez une âme à la statue.

Seule ma voisine de droite échappait aux reflets. Celle qui voulait savoir l’heure. De même que je me suis dérobé à sa requête, elle se dérobait à son tour à mon regard inquisiteur. Non, je vous fais marcher. Elle est complètement accessible à mon regard. Complètement. Et vous savez quoi ? C’est précisément la raison pour laquelle je n’ai pas osé la regarder une seule seconde dans les yeux. Parce que le coup des reflets, je suis pas le seul à le connaître. Faudrait être imbécile. Tous les morts savent regarder au-delà du métro pour voir en-dedans. Je sentais qu’elle se faisait aussi son petit balayage oculaire, qu’elle passait en revue tout le monde, qu’elle regardait sans être vue. Droite comme un i, les mains posées sur son petit sac à main noir, je la sentais reluquer. Elle prenait un malin plaisir à profiter de l’ignorance des autres, pour aller capturer quelques regards isolés, des expressions secrètes, des bouts de vies à la disposition des fantômes. Rien ne lui échappait. Je pouvais même pas me servir de ma petite feinte, celle de faire semblant de porter mes yeux sur un objet réel du dehors. Non, je risquais trop gros. C’était vraiment un coup à choper une paire de prunelles dans la gueule. On n’en ressort jamais indemne de ces conneries, je vous le dis.

« Bastille ». La voix du métro semblait condamnée dans sa bonne humeur. Elle a secoué de leur sommeil quelques êtres repus de voyage, hypnotisés par le rythme du bercement de la carlingue. La voiture allait dégueuler sa multitude. Ma voisine a serré son sac contre elle, prête elle aussi. J’allais faire quoi ? Bah ! profiter de son inattention pour tenter un regard, pardi. Elle s’est levée, puis dirigée vers la porte et a attendu. Sa silhouette, bien que dans la périphérie de ma vision, apparaissait nettement sur la vitre face à moi. Son visage me fuyait. Le RER s’est arrêté, elle est sortie, je me suis retourné. Elle était sublime. Je voulais sortir, courir, la rattraper, lui donner l’heure, oui j’ai une montre en fait j’ai retrouvé mon téléphone je croyais l’avoir oublié oui j’ai l’heure tenez il est trois heures moins le quart voilà on va boire un café maintenant ? La porte s’est refermée. Je n’avais pas bougé le petit doigt de mon siège. Le RER est reparti. J’ai fixé le couloir. Le long couloir. Je me suis juré que je descendrais au prochain arrêt, que je donnerais l’heure à n’importe qui.

J'ai regardé mon reflet qui me fixait de ses yeux vides.

PRIX

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Christophe Auberthier · il y a
Un texte vraiment réussi, tout à fait captivant, avec une écriture maîtrisée, un rythme saccadé comme une rame de métro. Bien vu !
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Pascale Martin · il y a
Un joli voyage au milieu de cette indifférence
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Florian Covelli · il y a
Merci !
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Jusyfa · il y a
Bonjour,
La date des fins de votes approche "un petit cœur collé sur un portable " en finale,espère un nouveau soutien de votre part, d'avance merci.

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Jusyfa · il y a
Bonjour Florian je reviens vers vous avec l'espoir d'un petit clic sur mon pseudo, ma nouvelle est en finale et a besoin de soutien, merci de bien vouloir m'aider dans cette dernière ligne droite . Bon dimanche
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J. H. Keurk · il y a
Une découverte qui s'imposait.
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Florian Covelli · il y a
Ça, c'est gentil, merci !
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Sandra Dullin · il y a
Une belle découverte. J'ai aimé ce voyage.
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Florian Covelli · il y a
Merci !
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Luce des prés · il y a
j'aime et je vote ! +5
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Florian Covelli · il y a
Merci ! ;)
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Gina Bernier · il y a
elle est bien cette histoire , un va et vient continuel, des personnes qui se dévisagent ou pas, qui attendent l'arrêt, l'indifférence sur ce "monde" qui journellement emprunte les moyens de transports.... et parfois le regret de ne pas avoir ,ou su entamer une conversation.... par timidité ?5
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Florian Covelli · il y a
C'est ça, merci !
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Bernard Boutin · il y a
Reflets des gens, de leurs âmes, de leurs vies !
Narrateur prisonnier du temps du circuit fermé, imperméable, puis perméable aux autres !
Une réflexion sur deux peurs opposées, pas si éloignées qu'il n'y paraît, celle de la routine et celle de l'engagement !
Merci pour ce texte Florian !

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Florian Covelli · il y a
Merci à vous !
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Fred Panassac · il y a
Original et en même temps bien dans le thème votre texte fait preuve de recherche dans le style et réserve des surprises. De bonnes idées (les morts, l’heure, les montres), une histoire prenante très bien écrite. Bravo et mes votes.
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Florian Covelli · il y a
Merci !
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