Recyclage

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Vivement que j'aille me coucher que je découvre ce que me réservent les rêves. Vivement que je me réveille que la vie voit ce que je lui réserve  [+]

Image de 2018
Le boss avait changé d’avis, il voulait que je laisse tomber l’enquête sur CleanCorp. Il s’était même mis en colère devant mon insistance, partant dans des aigus non maîtrisés. Pathétique. Ce crétin m’avait demandé de pondre un énième article sur les règlements de comptes des petites frappes du quartier.
« Ces cassos qui s’entretuent, ça plait aux gens. Ecrivez moi plutôt un papier là dessus !

Mais Je savais que CleanCorp n’était pas si clean que ça. Cette grosse entreprise a débarqué de nulle part soit disant pour faire du retraitement de déchets. Suis-je la seule à voir que la cheminée n’a jamais recraché de fumée ? Suis-je la seule à me demander pourquoi le net est vide sur le sujet ? Pas une info, pas une miette, rien !
J’ai fait mon enquête dans l’ombre, mais il suffisait de prononcer le nom de l’entreprise pour faire fuir les gens. Impossible de glaner quelconques informations, comme s’il était interdit de prononcer le nom d’un dieu. La seule chose qui existait c’était leur foutu slogan : « La propreté c’est notre secret ». Et en plus ils se moquaient du monde !
Pourquoi la municipalité lui avait-t-elle légué toute la gestion des ordures ? Comment cette boîte faisait-elle des bénéfices ? Que faisait-elle des détritus emmenés sur tapis roulant dans un sombre tunnel ?
Autant de mystères que je voulais élucider.

Après une première visite pour jeter un bibelot, je décidais d’y retourner avec Brigitte, la seule amie que je connaissais qui soit restée « normale ». Comme par hasard elle était syllogomaniaque. J’ai mis un temps fou à la convaincre de sortir de son capharnaüm d’immondices.
Le plan est simple : Je me cache dans un carton remplis de polystyrène et de livres, elle me dépose sur le tapis roulant et dés que je suis dans le fameux tunnel, je sors. Il fallait que je sache !

À l’approche des lieux, je sortis une dernière fois la tête de ma cachette, les cheveux plein de neige artificielle. L’impeccable complexe de CleanCorp était impressionnant. Une déchetterie ayant le design d’une clinique dernier cri, ça n’étonnait plus personne. Mon corps tremblait, secoué par un mélange d’excitation et de peur. Et que dire de Brigitte, les mains moites crispées sur son volant, la tête rentrée dans ses épaules, le visage collé au parebrise. Rien que de prononcer le mot « jeter » la mettait en état de choc. Le plan était surement foireux mais on ne pouvait plus reculer.
Elle s’arrêta à la barrière automatique et baissa sa vitre. Un employé vint poliment la saluer et lui indiqua où se garer. Elle gardait un sourire figé tout du long, cala deux fois au redémarrage et tortura la boite de vitesse qui hurla. Elle ricanait sans raison. J’entendis qu’on s’approchait pour aider Brigitte à décharger. Maladroite, elle fit tomber le carton. Je tombai sur le coccyx, m’obligeant à me dévorer la main de douleur pour ne pas crier.
Ma cachette tint le coup et je sentis que j’avançais sur le tapis. J’attendais quelques minutes et lorsque je ne vis plus la lumière ou presque je me débusquai.
Je progressais dans ce dédale obscur, guidée par d’étranges bruits métalliques. J’avais la sensation d’être dans les entrailles d’une immense machine. De grosses gouttes perlaient sur mon front. Je marchais sur toute sorte de déchets dont les effluves me soulevaient le cœur. Je toussais à mesure qu’on avançait, les yeux piquants. Je m’habituais un peu mais l’atmosphère devenait encore plus chargée, sentait la putréfaction. Il y avait comme une odeur de sang. Je commençais à regretter. Enfin j’entrevoyais une lueur. Là-bas, le tapis déversait les débris dans le vide. Si je ne voulais pas tomber dans le funeste inconnu, je n’avais pas le choix : sauter au dernier moment et saisir la rambarde de la passerelle qui surplombait la chute des déchets. Avec l’agilité d’un chat en fin de vie, j’accrochais le métal froid et tentais de me hisser, mes jambes moulinant dans les airs. Je réussis à basculer du bon côté au prix d’efforts harassants.
Après avoir repris mes esprits, j’avais une vue imprenable. Je n’en croyais pas mes yeux. Je dégainai mon portable, mort, comme perturbé par je ne sais quoi.
Devant moi, au centre de la vaste pièce, trônait une immense poche ovale. Sa membrane laiteuse, striée de veines rouges et violettes, se déformait par endroit dans un gargouillis permanent. Les détritus acheminés par le tapis roulant étaient déversés dans une cuve où une turbine les broyait. De là, un tube courait vers le fond de la pièce. Un instant je cru entendre des cris, comme des plaintes, des gémissements étouffés. Soudain je sentis une main sur mon épaule.

— Quel bonheur de vous voir ici, Stéphanie Lemoine. Venez avec moi, j’ai quelque chose à vous montrer.

J’étais terrorisée, mais je suivais cet inconnu comme si c’était ma propre volonté. Je sentais sa main chaude sur mon épaule. Nous allions de l’autre côté de la pièce.

— Il y a bien longtemps que nous souhaitions vous rencontrer. Vous allez comprendre pourquoi. Rassurez vous, nous n’allons pas vous faire de mal. D’ailleurs qu’est ce que le mal ? Il n’existe pas dans les lois de la nature. Seul l’homme l’a inventé. Il n’y a que la survie qui compte, pour tout être vivant.

À mesure que nous avancions, je voyais l’épais liquide brunâtre qui sortais du tuyau à déchets. Depuis la chose, une sorte d’énorme trompe gélatineuse aspirait ce jus de poubelles. Les veines étaient à cet endroit de la même couleur. Les cris étranglés se faisaient plus clairs.
Nous nous dirigions vers ce qui semblait être l’arrière de l’immonde boule de gras. Ce côté là grouillait de partout. Je vis alors des gens qui se débattaient à l’intérieur, étouffant dans un liquide adipeux, ils tentaient de crier. Certains étaient inertes, à moitié décomposés, comme digérés par la masse. Mon corps réagit seul, vomissant sur moi sans que je puisse bouger.

— Nous avons besoin de survivre et vous nous y aider. En retour nous vous offrons une vie paisible. Ces gens ne souffrent pas vraiment. Regardez.

Un corps dont il ne restait plus grand chose se désagrégea complétement. Un second tube visqueux s’extirpa. Un homme en position fœtale en fut éjecté, couvert d’une graisse rose et noire. Des employés modèles vinrent le récupérer pour le nettoyer.

— Celui-ci va pouvoir retourner à une vie normale, paisible. Nous savons qu’il fera ce qu’il faut maintenant. Il fait parti des nôtres, des vôtres.

Je voulais fuir. Ça expliquait pourquoi personne ne voulait plus parler de cette boite. Ils étaient tous passés dans ce sordide estomac géant. Je vomissais encore sur moi.

— Ne vous mettez pas dans cet état, voyons. Je vous l’ai dit, bientôt tout ira bien. Il ne reste plus que vous et votre amie. Elle arrive d’ailleurs.

Mon sang se glaçait. Là-Bas, Brigitte arrivait sur le tapis roulant, amorphe. Je voulais crier mais restais aphone. Une énorme pince arriva du plafond, la saisit et la transporta au dessus de ce qui devait être la bouche de la chose. La pince la lâcha, elle tomba dans le remou gélatineux.
J’avais l’impression de pouvoir bouger mon bras. Il le fallait car la pince arrivait maintenant vers nous. Juste mon bras, je demandais juste mon bras pour saisir mon petit pistolet porte bonheur et lui coller une balle dans la tête.

— Voyez vous, ça n’a pas été si facile. Les gens doivent venir à nous. Vous, ce fut différent car votre amie, là, ne serait jamais venue toute seule. Je dois vous remercier pour ça. Au revoir Stéphanie.

J’essayais de toutes mes forces de lever le bras. Le petit doigt s’articula, puis un autre puis encore un, oui. Ça revenait. L’énorme pince arrivait au dessus de moi. Je bougeais la main entière. Les griffes de métal se refermèrent sur mon corps, m’emportant au dessus du ventre palpitant. Non ! pitié ! quelle horreur ! Je retrouvais l’usage de mon bras. Je tombais dans le vide. Vite me libérer. Je saisis mon pistolet, colla le canon sur ma tempe, arma le chien. BÂM !!

— Alors Stéphanie, vous m’avez fait ce papier sur les cassos du quartier ?
— Bien sûr patron.
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