Récit d'écrivain

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Ecrire ? J'ai pas trouvé mieux  [+]

Il gardait toujours sur lui un crayon et un bout de papier. La couleur du crayon et l’état du papier lui importait peu, il fallait juste qu’il ait constamment de quoi écrire, car à tout moment, sans prévenir, il pouvait se jeter sur son papier et vider son crayon d’une traite. Il alignait des centaines de mots qu’il ajustait en de nombreuses histoires plus ou moins longues, recherchées ou lisibles selon son état d’esprit. Il affichait ensuite chacun des textes en galeries sur tous les murs de son appartement, formant ainsi depuis des années une tapisserie de plusieurs feuilles d’épaisseur : un véritable temple dédié à l’imagination, à l’inspiration, au rêve.

Entrer dans n’importe quelle pièce de sa maison donnait le vertige, dans ce sanctuaire les murs semblaient presque résonner du contenu de sa pensée. Parfois, sous le coup de la colère, il déchirait quelques feuilles qu’il laissait ensuite choir au sol en souvenir de ses échecs ; tapis automnal dans l’ombre d’un salon. Pour trouver une place dans ce patchwork romanesque il lui fallait escalader au fil des ans de plus en plus haut, la tapisserie devenait de plus en plus épaisse, et l’espace se rétrécissait chaque jour un peu plus entre chacun des murs.

De temps en temps il passait le long de ses écrits, les étudiait ; entourait de ci de là quelques passages, qu’il retapait à la machine avant de jeter les feuilles concernées sur les lattes d’un plancher ou d’un autre ; n’importe quel support se trouvant à proximité.

L’ennemi de tout écrivain étant le manque d’argent, il s’était retrouvé marchand de sable à l’heure de la sieste dans une école du coin ; ce qui lui permettait de ne jamais manquer de rien : ni crayon, ni monnaie, ni rêve...
Mais ce qu’il écrivait, par-dessus tout, c’était ses souvenirs d’enfance. En effet, le but de toute sa vie était de retranscrire dans une immense fresque les souvenirs des cinq premières années de sa vie. Ce but lui était apparu après avoir entendu une conversation de ses parents, alors qu’il avait cinq ans, conversation qui l’avait marqué et que l’on pouvait maintenant retrouver au milieu du mur gauche du couloir menant à la salle de bain, sous trois feuillets contenant des réminiscences de la même époque.

— Cet enfant ne vit pas dans le même monde que nous.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Tu le vois bien, il a toujours les yeux dans le vague, on dirait que son regard nous traverse sans nous voir ! Ce n’est pas normal...
— Il n’a que cinq ans, tu n’as pas un peu l’impression de dramatiser ?
— Justement, non, je ne crois pas. A cinq ans on doit courir partout, jouer, rire, faire des bêtises ; on ne doit pas passer son temps assis, à sucer son pouce, les yeux perdus sur je ne sais quel horizon, un crayon mal taillé à la main...
— On a fait un rêveur, voilà tout. Tu as peur de quoi ? Même s’il est un peu lent je préfère ça, je n’aurais pas su gérer un hyperactif.
— Mais s’il n’était pas normal ? je trouve ça étrange qu’il porte autant d’importance à ses crayons, il ne dessine jamais...
— Ce doit être un écrivain dans l’âme, alors, tu t’inquiètes pour rien.
— Arrête, il ne sait même pas écrire...
— On verra bien dans quelques années.
— Très bien. Mais dans ce cas, avec tout le temps qu’il aura passé dans cette position, le jour où il saura écrire je m’attends au moins à ce qu’il écrive assez pour remplir une fresque de trois kilomètres de long dans laquelle il m’expliquera tout ce qui a bien pu le marquer pendant toutes ces longues heures de méditation ! En tout cas, je ne serai rassurée que lorsque je me retrouverai devant cette fresque finie...

L’enfant avait suivi toute la conversation, assis sur un coussin du salon, un crayon orange à la bouche, les yeux fixés droit devant lui. Il semblait ne rien voir de la scène, mais intérieurement il était plongé dans cet échange. Il savait ce qu’il lui restait à faire, car en effet qu’est-ce qu’un enfant ne serait pas prêt à faire afin de rassurer sa mère ? Il fallait une fresque ? Soit ; il en ferait donc une. Il passait donc, depuis, ses jours à écrire, sans prévenir, à tout moment, sur n’importe quel format, n’importe quel sujet, des histoires plus ou moins longues, originales ou lisible se basant sur des souvenirs plus ou moins vieux, plus ou moins exacts, dans le but de finir sa fresque.

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