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Récifs

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Jeanne Djoumpey

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Dans les marées du quotidien, travail, stress, responsabilités, pressions de toutes sortes, les mots étaient, pour ces deux-là, tout à la fois la bouée et l'enclume, l'air qui les sauvait et l'eau qui les noyait.
Les mots tenaient aussi lieu de corps, puisqu'en espace de travail public, mixte, en milieu sensible, il est nécessaire d'en faire abstraction. Gens très-responsables. Montrer l'exemple. Gens de parole. Eriger la règle. Incarner la droiture. Gens de langue. (Elle en rêvait). Leurs mots prenaient corps, et parfois même cris. Les mots prenaient la chair en otage.
Donc ils nageaient dans la parole, à longueur d'heures et de journées, de semaines et d'années...Lui le quart-de-viking traînant sa licorne malade, elle, la walkyrie chargée de son dragon cassé et d'enfants fabuleux. Lui, sa femme et le cancer; elle, son mari et le handicap : six en tout! En tout bien tout honneur, selon la formule des anciens. Collègues de travail, collés par le travail. Travaillés par les maux. Ne pas trop en dire sur soi, ne pas devenir intimes ! Garder ses secrets, ses coins obscurs, sa face cachée...Ne pas s'exposer l'un à l'autre, garder la dignité et la distance malgré.... éteindre l'idée même du feu, garder la tête froide. Le corps aussi. La chaleur, réservée à l'empathie, se transmuait en cordialité. Propre dehors, propre dedans. Nickel chrome.
Elle: Ses yeux me fascinent. Les yeux bleus m'ont toujours fascinée, en général, mais les siens en particulier. D'un bleu intermédiaire, ni trop clairs, iceberg, ni trop sombre, nuit sans lune, un bleu aérien, suave, accueillant, un bleu qui te laisse respirer...l'inconvénient des yeux bleus, c'est qu'ils peuvent mettre mal à l'aise; un ton trop froid et le gars te congèle du regard... (brrr ! Pour une femme du sud comme moi, c'est pas bon!) Lui, a juste la nuance qu'il faut, et sait en jouer superbement: un poil langoureux, mais sans insistance ni vulgarité, juste une flamme violette qui passe fugace, à la croisée...Feux de croisement ? Bleus m'sieur l'agent, bleu de promesses, bleu chaleur de midi ! Bleu caresse de l'ombre...Blues comme sa voix douce et grave qui m'apaise... bleu comme ses mains sereines et braves...ses mains, j'en tremble! Tout ce bleu me rend dingue. Quand je pense que j'ai épousé un homme aux yeux verts!!!
Lui: Ses cheveux m'hypnotisent. Pas des cheveux, non: une chevelure! Une parure , rare en nuance , ce roux sombre et pailleté, de l'ambre! Et soyeux, abondants, de quoi s'y faire une cabane où mourir d'extase. Et comme elle en joue! Pasionaria, ses rouges, ses flammes et flammèches odorantes semblent obéir à ses moindres désirs !Alors elle les discipline en cette tresse épaisse qui sort malicieuse, de sous son béret, et son regard alors pétille. Quelle élégance dans un mélange de simplicité rassurante , de sincérité et de mystère qui couve...mais avec cette saveur piquante... Elle a ce flamboiement désespéré de mes forêts d'automne, leur générosité aussi! Ah, boire à cette source, humer ses saveurs...Me faire sanglier pour aller farfouiller dans ses mousses. Elle me capturera avec son doux lasso et fera de moi, oooh, tout ce qu'elle voudra...
Il arrivait parfois, le hasard ou l'accumulation de fatigue aidant, qu'une phrase prononcée prît une sorte d'autonomie, se détournât elle-même, semblait-il, de l'intention de son locuteur (elle ou lui)...et alors , tel le reflux découvrant un récif, ils apprenaient quelque chose de l'autre...Vite, changer de sujet comme on se saisit d'un peignoir ! Mais c'était fait, et la silhouette écarlate de l'aveu involontaire aveuglait l'autre pendant plusieurs heures... Simple pudeur, respect (ne pas te gêner, surtout ne pas te mettre mal à l'aise) Quelle patience ne leur fallait-il pas pour pouvoir se délecter tranquillement, le cas échéant, du joyau du jour...une vraie friandise! A partager même pourquoi pas avec leurs conjoints respectifs: anecdote ou banalité que l'on rapporte le soir de sa journée de travail, sans dévoiler la valeur secrète de cette information!
Pendant les moments où ils se retrouvaient seuls tous deux, leur dialogue pouvait prendre l'aspect d'un chemin de crêtes! L'interruption par l'arrivée d'une autre personne provoquait alors un soulagement perceptible que la majorité des collègues interprétait comme une sorte de complicité fraternelle. C'était à quoi ils aspiraient, bien sincèrement, n'étant libres ni l'un ni l'autre, et pas plus disposés l'un que l'autre à trahir, si peu que ce fût, leurs époux. Peu enclins à ruiner leur image pour une vulgaire histoire de cul, ni même de coeur romantico-débile, ce qu'ils étaient bien éloignés de vivre ou même d'espérer réellement d'ailleurs. Leurs aspirations profondes, même non formulées, dépassaient ce genre d'anecdotes.
Mais les mots prennent racine, (vous le savez parfaitement!) de sorte que, malgré un éloignement définitif dû à un départ, elle découvrit, après plusieurs mois de fermentation, de solides rhizomes dans le sous-sol de son désir, qui avaient lancé vers la lumière des fulgurances poétiques nommés par d'autres “ le talent”.
Quant à lui, il retraçait dans ses forêts chéries d'étonnants sillons, chemins de langue parallèles, récurrents, prénommant les arbres, les sources, caressant mousses et bourgeons, et semant sa tendresse aux rousseurs des fougères.
Ils ne se revirent pas pendant dix ans. Trois mille six cents cinquante jours.
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JHC · il y a
J'aime bien. Pas trop vendeur, mais ça explore.
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Jeanne Djoumpey · il y a
Merci de ton mot!
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