Rayon mots

il y a
2 min
587
lectures
66
Finaliste
Jury

« "Fils d’homme, nourris-toi et remplis tes entrailles de ce livre que je te donne." Je le mangeai : Il fut dans ma bouche d’une douceur de miel. » (Ez 3,1) Ma vie, je veux qu'elle soit une  [+]

Image de 2014

Thème

Image de Très très courts
Ils ont ouvert un nouveau rayon dans ce supermarché, à coté du rayon poissonnerie. Un rayon mots. Lorsque Roger a vu la réclame à la télé, il s’est débrouillé pour mettre sa veste, et s’est faufilé dehors en prenant bien soin de ne pas être vu par les aides-soignants. Il aurait voulu leur expliquer où il allait, mais il avait peur de ne pas trouver les mots, justement. Malgré tous ses soins, le temps dévorait sa collection de mots, jour après jour. Elle diminuait à vue d’œil. Une collection qu’il avait mis sept décénnies à rassembler. Au début, c’est lui qui parlait d’Alzheimer, comme une blague, pour rire de lui-même lorsqu’il était confu. Aujourd’hui ce sont les médecins qui parlent d’Alzheimer, à lui et à ses proches. Ça ne le fait plus rire. Oublier les souvenirs, passe encore, mais les mots il en a besoin. Il lui faut des nouveaux mots.

Une fois sur le parking de la maison de retraite, il a enfourché la mobylette, a vérifié deux fois son équipement : un grand cabas pour y enfourner les mots, un petit rond de plastique à introduire dans le caddie (il en avait gardé un au cas où), et son argent. Ne sachant pas combien coute un mot, il a tout pris. Il a enclenché le kick, a mis un bon coup d’accélérateur et s’est élancé hors du parking.

Maintenant, Roger s’engouffre sur la nationale, à 30 km/heure, et se demande à qui appartient cette mobylette. Est-ce que Marie, à sa dernière visite, avait décidé de lui amener sa bécane, celle qu’il n’avait plus le droit de conduire depuis dix ans ? Non, non, il avait une vraie moto, une 125, au moins. Pas une mobylette. Il ne se souvient plus de la marque. Il avait aussi eu une mobylette capricieuse un jour, mais ça remontait à ses études. Une AV42. Mais elle était grise. Alors à qui appartenait cette mobylette rouge ? Quelqu’un l’avait-il laissé sur le parking avec les clés sur le contact ? Ce serait un sacré coup de bol, n’empêche. C’est agréable, cette escapade en mobylette. Escapade, pas le bon mot ça, il faudrait un mot anglais aujourd’hui, pour que ça sonne comme une aventure. En mob’, il pourrait peut-être arriver avant 14h14, heure à laquelle on vient le chercher dans sa chambre pour l’inviter avec insistance aux activités de l’après-midi. Si les aides-soignants remarquaient son absence, ils téléphoneraient aux gosses, ils en feraient un crise. Mais il fallait prendre le risque, les mots lui manquaient tant !

À la place des mots manquants, il y a un vide. C’est comme être sourd de l’intérieur. Il s’en veut de ses silences qui se prolongent, de ses discours qui se dénouent, qui ne tiennent plus debout. Il s’en veut surtout lorsque Marie est là. Elle s’efforce de lui rendre visite, de l’écouter, mais les anomalies de son langage creusent la distance entre elle et lui et les angoissent tous les deux terriblement.

Klaxon. Mince, c’était une priorité à droite ? De toute façon, Roger les avait presque toujours ignorées, les priorités à droite, même de son vivant. Vivant, pas le bon mot ça. Alzhei-meurt n’est pas encore mort !

Un grand secret, longtemps traqué, commence à faire surface en lui ces dernières années. Il voudrait pouvoir se le dire à lui-même, le dire à ses enfants, le dire à sa petite fille Marie, si vraiment elle s’appelle comme ça. Toutes ces petites guerres, ces rancœurs, c’était si idiot. Tout cela n’a plus d’importance, j’ai découvert le secret, il est très banal.

Attends, il fallait prendre quelle sortie au rond-point ? Roger refait le tour pour être sûr. Il fallait vraiment prendre la nationale ou rester sur la départementale pour arriver au supermarché ? De quel supermarché parlait la réclame ? Est-ce qu’il y a seulement eu une réclame pour un nouveau rayon mots ? Une fois arrivé là-bas, si ça se trouve, il ne verra qu’un rayon poissonnerie, un étalage de créatures qu’il ne saura plus nommer. Il s’arrête au bout de la rue. Rue des moineaux. Pas le souvenir d’être jamais passé par là. Il se cogne la tête, il a oublié le mot « idiot ».

De nouvelles stratégies naissent dans sa tête. Pas besoin des nouveaux mots. Il fera des gestes tendres, jamais trop tard pour commencer. Il seront heureux d’être là, il ne rêveront pas d’être ailleurs, et Roger savourera leur présence. Il lâche la mobylette au milieu du trottoir et va s’installer sous un abribus, en attendant que Marie vienne le chercher.

66
66

Un petit mot pour l'auteur ? 11 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
30 km / h, 30 eme mot, et 30 eme vote déposé sur votre très belle histoire que j'avais beaucoup appréciée et pour laquelle je revote tout naturellement en finale (où ma "petite fille oubliée" accompagne votre vieux Roger)
Image de Shawness Youngshkine
Shawness Youngshkine · il y a
J'aime le côté surréaliste qui apporte de la poésie pudiquement sur un sujet que les malades pourraient ressentir comme une honte toutes les fois où ils se souviennent qu'ils le sont. Vote. Mon papy à ma mob à moi a aussi ses petites et grandes conquêtes, fantastiques, SF. Vroum-vroum pour cette finale à toi :) Merci pour ta création.
Image de Nathalie Bernard
Nathalie Bernard · il y a
Toujours sympa, je revote.
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Sans pathos la description d'un désarroi tout en respectant le thème parfaitement. Ah si nos vieux parents pouvaient acheter les mots. Et pourvu que les mots ne nous lâchent pas trop tôt. Très émouvant, je vote pour votre texte découvert en parcourant la liste des "plus lus".
Image de Axel Bieber
Axel Bieber · il y a
Merci beaucoup pour vos commentaires très encourageants !!
Image de Sophie Copinne
Sophie Copinne · il y a
Heureuse du partage de Ninie, sinon je serais passée à côté de cette histoire magnifique et contée par vos mots. Un sujet qui touche beaucoup de personnes , que vous traitez avec tendresse et fantaisie. Merci .
Image de Sophie Dchd
Sophie Dchd · il y a
C'est plein de tendresse , très beau texte sur un sujet qui me touche aussi familiale ment ! Merci
Image de Jeannette Batista Culoma
Jeannette Batista Culoma · il y a
Super, je ne trouves pas d'autres mots
Image de Virginie Colpart
Virginie Colpart · il y a
Génial!! Vous avez su parler d'une maladie pourrie avec tendresse. Mon père, même maladie, même combat, s'est sauvé aussi de la maison de retraite, mais à pieds. Avec la mobylette de son copain Gaby il aurait pu aller plus loin, sans casque et en pyjama.
Image de Sofi
Sofi · il y a
Heu je ne me souviens plus ce que je voulais dire... ah oui j'M.