Rapport de police

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Ce dialogue irrévérencieux fait preuve d’une certaine impertinence qui ne nous a pas laissés indifférents. On a particulièrement apprécié le

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ALIAS DRILLER_KILLER Malaise. Glauque. Horrifique. J'aime tranposer des émotions cachées quelque part en chacun de nous. La petite part de monstre enfouie, la petite voix qu'on fait tous  [+]

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Tchak tchak
Bruit de machine à écrire.
— Vous vous nommez Byron Merden, est-ce exact ?
J’hésite même pas, je réponds, d’un ton enjoué :
— Oui m’sieur !
Il me regarde, par dessus ses p’tites lunettes rondes, ça lui fait des yeux de taupe. Il continue.
— Vous avez trente-deux ans, né à Londres, n’est-ce pas ?
— Tout juste mon p’tit pote.
Tchak tchak (ce p’tit bruit quand il tape sur la machine, c’est presque hypnotisant).
— Vous avez été arrêté hier soir, derrière le bar « Copa Napa d’banane » à neuf heure trente-sept, pour le délit d’injure sur agent de la paix, et participation à une rixe.
— La paix, la paix… C’est vite dit mon ami.
Pas de réaction, toujours concentré le mec.
— Vous avez ensuite affirmé, pendant qu’on lisait vos droits, que vous nous, je cite, « boufferez les joues comme la délicieuse Mindy ». Laquelle est, à ce jour, dans la morgue de l’Institut médico-légal. Si c’est bien d’elle que nous parlons.
Instant d’hésitation. Je crois que je devrais le mettre à l’aise ce p’tit flic.
— Ouais, t’en fais pas, c’est bien elle. Y a pas eu d’autres Mindy.
Stupeur, et excitation se lisent sur son visage. Il me regarde comme si j’étais l’objet rare de sa collection. Il doit être ravi d’avoir enfin chopé l’Avaleur.
Il se racle la gorge, comme pour faire croire que c’est la routine. Alors que je suis l’apothéose, la pépite d’or, le Saint-Graal de sa carrière.
— Je ne pense pas que ça soit vrai.
La technique parfaite du petit comportementaliste. Me rabaisser pour me faire sortir de mes gonds. Mais je suis pas fou. Je vais pas jouer à chat avec toi p’tit pote. Je réponds :
— Je ne pense pas non plus.
— Vous n’êtes pas la personne que nous recherchons. Pas assez futé à mon avis.
Ajoutez à cette phrase la petite moue contrite.
— J’pense toujours comme vous mon gars. Pas fut'fut le p’tit Byron. Ça non.
J’ai souri comme un redneck. Il a eu un tressaillement du coin de lèvre. Il savait que je me foutais de sa gueule. Il savait que je savais qu’il mentait. Mais qu’ai-je à perdre ? Menotté, même des pieds mon gars, je suis fini. J’ai eu une belle carrière, magnifique même. Je pense en être arrivé au même niveau d’adoration des gens que celui qu’ils avaient pour Jeff.
— Monsieur Merden, il est de notoriété publique que l’Avaleur découpe les tatouages de ses victimes. Pourquoi faire, je ne le sais toujours pas, mais une chose est sûre, celui de Mindy est intact.
— Patchwork.
J’ai dit ça. Juste ça.
— Pardon ?
— Patchwork bonhomme. C’est un assemblage de…
— Je sais ce qu’est le patchwork, merci. Donc Mindy n’a…
— Pas de tatouage. Tu vas me faire parler en me faisant croire le contraire de ce que tu sais. Mais je vais te faciliter les choses, à ton âge, j’vais éviter de te fatiguer. Mindy n’a pas de tatouage. Et je sais aussi qu’elle n’a pas de foie. Vos p’tits docteurs vous le diront.
Tchak tchak.
Il ne sait plus quoi penser le vieux. Il se trémousse légèrement sur sa chaise. Me regarde comme si j’étais cinglé.
— Donc, je dois penser que c’est votre victime… Et les autres ? Les vingt-sept autres ?
— Si elles ont leur bide aussi vide que mon trou d’cul, c’est mon œuvre ouais.
— Votre Œuvre ? Une œuvre, cette boucherie sans nom ?
— Vous l’appelleriez comme ça vous ? Nan, nan, nan… C’est pas joli. Ça met pas en valeur le temps que j’ai mis sur chacune d’elle. Ça déshonore totalement les recettes que j’ai élaborées mon ami. Nan.
Je lui flanquerais bien mon poing dans la gueule si je n’étais pas menotté. Il doit le savoir, car il a un petit rictus de satisfaction. Enfoiré. Tchak tchak.
— Recette… Vous voulez dire que vous « cuisiniez » vos victimes ?
— Pas que. Mon grand. Pas que. Je les bouffais aussi.
Un blanc, il retrouve sa maîtrise.
— Nous avons trouvé chaque victime à des endroits farfelus, devant une école, devant un service postal. Et j’en passe. Pourquoi ?
— Bah ça par contre, j’en sais foutre rien. Si on te le demande, tu diras que tu l’sais pas.
Il est outré l’vieux. J’ai envie de rire. Mais je peux décemment pas. Le pauvre. Je lui dis :
— Elles ont pas trop souffert, t’en fais pas. Un coup de batte et ça tombe comme des mouches ces gamines. Les nanas d’aujourd’hui ça a plus la force d’antan. On peut rien leur demander. Même le chemin. Tout ce qu’elles répondent c’est « je ne sais pas, demandez au policier là-bas », alors qu’il n’y avait jamais de flic là-bas. Ces stupides connes me prenaient pour un stupide con. Alors je leur donnais la chance de savoir au moins un truc dans leur vie. Qu’il fallait pas me prendre pour un con, mec.
— Et pourquoi les tatouages ?
— Le truc d’un génie comme moi, c’est la collection. Tu collectionnes les prisonniers, je collectionne les recettes. Et les tatouages. J’ai une belle couverture chez moi. Tu vas aimer.
— Que trouverons-nous d’autre chez vous ?
J’ai hésité un moment avant de répondre. Il trouvera tellement de supers trucs chez moi. D’ailleurs, ça me manquera tout ça. Puis je lui ai quand même dit un truc :
— Depuis combien de temps t’as pas vu ta fille mon pote ?
Et j’ai éclaté de rire…

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