Range ta couenne

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J'anime des ateliers d'écriture dans la joie et l'intuition, le partage des sensations et laisse l'hémorragie de vérité inonder l'espace. voici un lien  [+]

Un deux trois nous courons dans la cour de l’école, j’ai des pulls en laine tricotés mains et détricotés plusieurs fois, assemblés au fil des pelotes sans harmonie précise ni particulière, on me regarde on me scrute, je dénote parmi la poignée de rescapés, et finalement tous plus mal assortis les uns que les autres avec notre vie avec notre ambition de sortir du chemin de feuilles d’automne, du roux des queues d’écureuil enfuis à la cime du marronnier. Mon voyage commence ici, au Bois Ville Rabin, au bout d’un chemin gris pâle sinueux dans la ruralité profonde, au bord des champs de maïs et des voisins détonants, des vacanciers joyeux et en état d’ébriété, les horaires de marée comme préoccupation principale, la serviette en écharpe les sandales mal attachées. L’hiver et sa solitude nous assomment derrière le tas de bois qu’il faut apporter chaque soir au compte-goutte, nous sommes un peu des Jacquou le croquant, nous nous serrons devant l’âtre, la laine usée et parfois grande joie toute neuve sur notre dos rond. Nous sommes serrés tous les quatre, les places autour de la scène du feu, de la chaleur diffuse n’ont pas la même valeur. On se presse parfois pour avoir la meilleure. On se gêne, on se frôle, on s’engueule. On ne bouge plus, on regarde la télé. Immobiles, chauffés par les flammes nous cuisons notre couenne pour pouvoir aller nous enrouler dans des couvertures épaisses superposées en plusieurs couches tout à l'heure, gavés d'images en couleur.
Il m’arrive de perdre connaissance sans raison, comme ça. Tout à coup je me retire du monde réel, je perds la notion du physique, je suis molle, distendue je tombe au sol, je glisse plutôt, doucement de tout mon long, je ne peux répondre même si j’entends. On s’inquiète, on me palpe, on s’étonne. Après un moment de tranquillité et sans mouvement, je reviens à la vie, faible, blanche les yeux embués. Le monde est trop lourd pour moi, je ne peux donner de raisons rationnelles. Je vois bien que je ne suis pas résistante que ma blancheur me rend impotente . On fait attention, on me donne des tâches mais je ne suis pas vaillante, mon père me harcèle avec cette histoire de force, s’il pouvait me commander il me mettrait un entonnoir et me gaverait comme une oie. Il a envie que je mange autant que lui, de le voir ça me tourne la tête, il avale plutôt, il enfourne, il a faim. Il a toujours faim alors il pense que moi aussi. Il peut manger à peu près tout. Il a manqué pendant sa jeunesse avant la deuxième guerre mondiale et pendant, alors il ne compte pas mourir de ce fléau comme un veau. Il dévore et ses yeux cherchent la suite, ses mains s’égarent vers la casserole, il reluque l’assiette des autres et dis mange ! Il me fait mal au cœur, il ne sait pas se tenir, on dirait un enfant qui se prend pour un adulte. Il se bâfre, il ingurgite et surveille d’un œil menaçant les réactions. Il travaille tant qu’il creuse ses muscles et son estomac de façon outrageuse. Il est au bord de l‘hypoglycémie quand il revient du turbin. Souvent il est aussi allé à la ferme de ses parents, travailler avec ses deux sœurs, sans ménager ses efforts. J'ai peur qu'un jour il m'avale aussi tant il ne tient pas l'estomac en bernique. Je range ma couenne par précaution et cours sous le soleil les poumons pleins d'oxygène et de cantilène.
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