Ramer, ramer, ramer encore

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Après avoir exercé durant plus de trente ans la profession de journaliste en Suisse romande, j’ai commencé, en 2019, à écrire des textes littéraires à l’occasion de différents concours  [+]

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Image de Très très courts
- Françoise, cherche la précision avec les mains, la main
droite devant la main gauche ! Essaie de garder les
genoux serrés !
La voix de Didier, au mégaphone, me guidait, m’encourageait. Avec mes compagnes d’infortune, devenues des amies au fil des séances d’entraînement, je fixais l’horizon, tirait avec vigueur sur les avirons, contrôlait l’équilibre des forces qui assurait une parfaite ligne droite. Je sentais une légère tension dans les cuisses, mais plus aucune douleur au niveau de mon sein gauche. Concentrée sur l’effort dans la yolette, j’oubliais complètement le crabe. Le gros crabe du passé, trépassé, tout comme le petit crabe du futur incrusté dans ma tête, cette peur de la récidive qui peuple mes nuits sans sommeil.
Si j’avais su toutes les épreuves qui m’attendaient, est-ce que j’aurais accepté de m’engager dans le long tunnel de la thérapie ? Pas sûr, si cela n’avait dépendu que de moi. Mais je n’étais pas seule à vivre l’aventure, en équilibre fragile entre espoir et désespoir. Il y avait mon époux, et Carine, notre fille de 14 ans, anorexique. La dégradation de ma santé par abandon de la lutte risquait, à coup sûr, de dégrader la sienne.
Les médecins ont l’art de dire juste ce qu’il faut, dans une vision à court terme, mais pas tout ce qu’ils savent sur les multiples étapes à franchir jusqu’à ce que le mot « fin » s’inscrive sur le film de la vie. Fin heureuse par rémission, voire guérison si le match se déroule dans un bon stade, ou fin tragique par la préparation à la séparation, suivie de la mort.
Ce jour-là, sur les eaux turquoise du lac Léman, j’étais dans le bon sillage, celui de la vie. Je ramais deux fois par semaine, en oubliant que je ramais depuis plusieurs années contre la maladie. L’aviron permet de renforcer les muscles pectoraux et de retrouver de la mobilité, tout en stimulant le système lymphatique, me disaient les médecins.
J’avais suivi leurs conseils savants, sans trop y croire. Bien m’en a pris. Quelle fierté de retrouver une certaine mobilité après des mois de nausées, d’énorme fatigue, d’angoisses avant chaque bilan sanguin déterminant la suite ou la suspension de la chimiothérapie ! Sans parler de la grande satisfaction d’avoir pu faire presque disparaître les douleurs de la chirurgie reconstructive.
Davantage encore que les progrès physiques, l’aviron soignait ma tête. Mes coéquipières faisaient le même constat : « On est obligées de se concentrer sur l’ici et maintenant. C’est un moment de liberté qui donne le sentiment de pouvoir se prendre en main, tout en allant vers l’inconnu, puisqu’on rame le dos tourné au but ».
L’inconnu m’a rattrapée. Le lendemain de la séance d’aviron, j’avais rendez-vous avec mon médecin. L’air navré, il m’annonça une probable récidive dans le sein droit. Je devrai ramer, ramer, ramer encore. En aurais-je la force ? Je déteste le jour d’après.
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