Raison de vivre

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Cinq ans :
Terre. Mon caillou atterri en plein milieu de la case une. Deux. Trois. Je saute une nouvelle fois et atterris sur les cases quatre et cinq. Six. Sept et huit. Le ciel est maintenant face à moi. Il paraît que c’est là que se trouve ma mère. Je lève le nez en l’air. Pas de nuage à l’horizon. Pourtant je ne vois pas ma mère. Menteurs. Je suis sûre qu’elle se montrerait si elle était vraiment là haut. Or, je ne l’ai jamais aperçue. Jamais. Ce n'est pas faute de regarder bien dix fois chaque jour. Maman, dis, pourquoi m’as tu mise au monde ?
Je saute de nouveau et tourne ainsi le dos au ciel. Six. Cinq et Quatre. Trois. Deux. Je ramasse mon caillou et retourne sur terre. Ma mère n’est plus là pour répondre à mes questions. Maman. Je suis si seule. Pourquoi es-tu partie ? Je n’avais que toi. Papa n’ayant jamais existé d’après tes dires. Pas plus qu’une autre famille. Je suis seule. Même les camarades de l’orphelinat chuchotent derrière mon dos et ne veulent pas me parler.
Alors que je m’apprête à relancer mon caillou, un garçon me bouscule. Mon caillou tombe sur le ciel. Le ciel m’est interdit. Je ne t’y rejoindrais pas maman. Pas tout de suite, du moins. Le garçon continue son chemin. Comme si je n'existais pas. Mais peut-être est-ce le cas. Dis, maman, pourquoi m’as tu mise au monde ?

Quinze ans :
Deux. Trois. Quatre et Cinq. Six. Sept et huit. Je fais face au ciel. Dis, maman, pourquoi m’as tu mise au monde ? Je croyais avoir trouvé ma raison de vivre. Pourtant, il m’a quittée. Pourquoi est-il partie sans moi ? Pourquoi m’a-t-il laissée seule lui aussi? Je l’aimais tant...
Je ne me sens pas bien dans ma famille d’accueil, maman. Pourtant, je vais continuer à vivre et à chercher des réponses à mes questions. Je finirais bien par trouver la raison de mon existence. Mais tu sais, maman, la rupture a été douloureuse.
Je tourne le dos au ciel. Maman ne peut pas me donner de réponses. Six. Cinq et quatre. Trois. Deux. Je ramasse mon caillou et retourne sur terre. Ma famille d’accueil m’attends pour dîner.

Vingt cinq ans :
Deux. Trois. Quatre et cinq. Six. Sept et huit. Je fais face au ciel. Bonjour maman. Je suis heureuse. Je ne sais pas si on peut appeler ça une raison de vivre, mais j’ai trouvé quelqu’un avec qui je veux passer le reste de ma vie. Pour l’instant, ça me suffit. Il m'a offert un bague de fiançailles hier, tu sais. C'est quelqu'un de bien. Maman, merci de m’avoir donné naissance.
• Chérie ? Tu n'es pas un peu grande pour jouer encore à la marelle ? Allez viens, tu vas attraper froid.
Je tourne le dos au ciel. J’ai une vie maintenant et je n’ai pas l’intention de l'abandonner. Six. Cinq et quatre. Trois. Deux. J’abandonne le caillou et retourne sur terre et cours me blottir dans les bras de mon fiancé.

Trente cinq ans :
Deux. Trois. Oups. Ouf. Quatre et cinq. Six. Sept et huit. Je fais face au ciel. Ça fait longtemps, maman. Ça y est, ma petite chérie a cinq ans ! Je nage dans le bonheur. Entre elle et son père, je crois que je me suis trouvé une vraie raison de vivre. Je les aime tellement tous les deux. Ma fille est tellement géniale aussi. Elle a déjà des rêves pleins la tête. C’est elle qui a dessiné la marelle. Elle a d’ailleurs été un peu maladroite. Ma petite chérie est encore moins douée que moi en dessin. Elle voulait jouer avec moi. Et je me suis facilement laissée convaincre...
Le sais-tu, maman? Tu n’as pas de tombe. Alors les marelles sont le seul moyen que j’ai trouvé pour me souvenir de toi et te rendre, en quelque sorte, hommage. Je me rappelle que l’on y jouait ensemble quand j’avais presque cinq ans. Mais je crois qu’il est temps pour moi de te laisser partir en paix. Je t’ai retenue bien trop longtemps ici-bas. Enfin, si tant est que tu ais bien reçu mes prières silencieuses. Qui sait ?Moi, je vais vivre. Et faire en sorte que jamais ceux que j’aime ne se demandent pourquoi ils existent. Adieu.
Je fais demi-tour. Six. Quatre et cinq. Trois. Deux. Je ramasse le caillou et atterris sur la terre. Je suis de retour. Ma fille tape dans ses mains. Je relance le caillou. Faisant exprès de louper la deuxième case. C’est à ma fille de jouer, maintenant. Celle-ci, toute contente, ramasse le caillou et continue à jouer. Oui. Je suis heureuse.
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Chantane P. · il y a
beaucoup de tendresse , d'amour dans vos mots , un texte très touchant et une douce approche de l’absence, belle plume
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MarieBS · il y a
Super. Très prenant, on ne peut pas lâcher ce texte jusqu’à la fin.
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Anne-Air · il y a
Incroyable ! C'est très court et très dense. J'adore la métaphore du caillou. Le petit côté naÏf révèle un court récit beau et profond !
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Eddy Bonin · il y a
Bravo Dominique. Je suis surpris d'être le 1er à vous donner mes voix ! Belle idée et belle écriture.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4