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Rail Angel

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Jose

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Il chantonne un air de Nougaro avec paroles librement adaptées :

«Au prochain arrêt
ma belle adorée
je t'embrasserai
bientôt»

Il est heureux, c'est communicatif. Ceux qui croisent son regard lui sourient.

On vient de passer La Plaine et un délicieux frémissement le parcourt à l'idée de la retrouver. Ils vont se rejoindre comme chaque après-midi à Gare du Nord, elle par le D, lui le B pour continuer à pied jusqu'au resto où ils travaillent ensemble le soir. Ils s'aiment. Une douce évidence.

Le train ralentit et s'immobilise. Habitués, les gens lèvent à peine la tête. Le temps passe mais ils ne repartent pas. Des doigts s'impatientent sur les claviers. Un premier cri retentit.

« Explosions Gare du Nord ! »

Frénésie des textos, appels, anxiété forment une masse compacte, un horrible écrin qui les emprisonne.

Lui, a toujours sa chanson dans la tête, un sourire qui s'attarde sur les lèvres, refusant de disparaître.
Il essaie de se maîtriser. Il tremble. Il sort lui aussi son portable. Plus de batterie.
De toute façon les réseaux sont saturés. C'est la panique. Ruée vers les sorties. Bloquées. Les visages se collent aux vitres. On ne voit rien. La nuit est tombée.

Voilà que ça remue là, dehors, des couleurs clignotantes. Une porte s'ouvre. Des policiers en noir, cagoulés et armés entrent. L'agitation cesse. Dans les haut-parleurs, une voix leur annonce qu'ils vont être dirigés vers le Stade de France pour y passer la nuit.

Les voyageurs sortent en état de sidération. Ils sont en bordure du grand terrain vague qu'ils aperçoivent chaque jour par les vitres du train. De l'autre côté, les lumières de la banlieue. Entre les deux une zone très sombre. Il fait froid.
Ils se laissent guider en silence le long de la haie des policiers mitraillettes au poing.

Il suit, traînant des pieds, en dernier. Non, impossible pour lui d'aller se faire parquer dans un stade. Il faut qu'il la rejoigne. Elle doit l'attendre, le chercher. Il ne peut y avoir aucune autre réalité.

Quelqu'un pique une crise de nerfs, suivi par d'autres. Il profite de la confusion pour se laisser distancer et s'accroupit derrière une guérite en béton. Un ordre relatif se rétablit. Il les entend se remettre en marche et s'éloigner.
Il se relève et prend la direction opposée en suivant la voie. Très vite, il aperçoit les lumières d'un barrage. L'accès à Paris est coupé de partout.
Il bifurque à gauche, s'enfonce dans l'obscurité du terrain vague. La végétation se densifie en une petite forêt entre deux zones urbaines. Il court. Il pense sans cesse à elle qui arrive toujours la première à Gare du Nord. Il écarte cette idée, accélère, se prend dans les branches, trébuche et repart à l'aveuglette. Il va de plus en plus vite, se cogne, tombe, se relève. Son cœur s'affole. Ne plus penser. Juste avancer, trouver un chemin.
Et puis entre deux arbres, apparaît une lumière. Il s'approche. Un feu. Des baraquements, des tentes, des matelas sous des bâches, des bruits de conversation. Une langue qu'il ne comprend pas. Quelqu'un se met à chanter et provoque des rires. L'odeur du café dans l'air glacé.
Il s'avance vers le groupe près du feu.

Son arrivée coupe court à leur joie fragile. Ils se figent, amorcent un mouvement de défense. Mais son attitude et son regard les désarment.
Un homme lui fait signe d'approcher. On se serre pour lui faire une place. Il s'assoit à côté d'un garçon qui dessine dans un calepin à la lumière des flammes. Quelqu'un lui met un gobelet de café dans les mains. Il sourit, les remercie. L'homme se retourne et appelle. Deux enfants sortent d'une tente. Ils parlent français à l'école.
Attentifs et silencieux, tous sont tournés vers lui et attendent son récit. Alors il raconte son amour, le RER, le drame de la Gare du Nord dont il sait si peu, les barrages policiers, les communications coupées. Les enfants traduisent. Il y a des hochements de tête, des soupirs, de brèves paroles échangées. Leurs yeux reflètent l'expérience de la violence du monde et se perdent très loin.

Le garçon au calepin, dans un mélange d'anglais de français, lui fait comprendre en riant qu'il a acquis l'art de passer inaperçu, et lui dessine un de ses itinéraires secrets dans la paume de la main droite. Sur le dos de l'autre, il trace des caractères fins et élégants. « My name, in persan » dit-il ».
Une femme se lève, entre dans une cabane, revient avec une lampe de poche et la lui offre.

« Merci à tous, on se reverra ». La main sur le cœur, il les quitte, sa lampe devant lui comme un soleil.

Le terrain se dénude et une zone d'entrepôts abandonnés le prolonge. Il suit le plan du garçon, tourne à gauche d'un container, trouve le trou au bas d'un grillage, traverse une cour encombrée de gravats, saute un muret et se retrouve dans une ruelle oubliée des gyrophares et des sirènes. Au bout, un minuscule square. Sur un banc, des gamins discutent en triturant leur téléphone. Il surgit derrière eux et les fait sursauter.

- Bonsoir, vous avez du réseau... ? Je peux vous emprunter votre té...
- Ah oui, c'est ça ...
- Je vous promets, c'est important.... Vous avez des nouvelles de la Gare du Nord ?
- Ben, il paraît que c'est l'horreur ! Mais d'où tu sors, toi ?
- J'étais dans le RER et...

Il se laisse tomber sur le banc, à bout, les yeux dans les mains.

- Eh ! Mais tu connais Malek ? S'écrie l'un deux en lorgnant l'inscription sur sa main gauche.
- Oui, c'est lui qui...
- Vas-y, tiens, appelle au bout d'la terre si tu veux. Ce mec, on l'adore.
- Merci, merci beaucoup.


- C'est bien toi ? Tu vas bien ? T'es où ?
- A l'hosto, je me réveille juste.
- Quel cauchemar, mon amour...
- Pas cool, c'est sûr.
- « Pas cool » ? un peu faible pour parler de la tragédie de la Gare du Nord. T'aurais pu... toi aussi...
- Quoi, la Gare du Nord ?
- T'y étais pas ?.. Tu sais pas ?
- Quoi ? Non, j'étais sur le quai à Orry, quand un taré m'a poussée sur la voie. Personne n'a pu partir. Ils ont tout bouclé mais ils l'ont pas trouvé.
- Moi, si je le retrouvais, ce taré... je l'embrasserais !

PRIX

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Maryse · il y a
Un texte bien agréable à lire.
Si vous aimez les haïkus "vague à l'âme" est à découvrir sur ma page...

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Jose · il y a
C'est fait...
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Coum · il y a
Il ne faut retenir que le meilleur ...
Tous mes votes !

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Jose · il y a
Merci beaucoup. Oui, essayer du moins. Bonne journée
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Coum · il y a
Merci bien. Bonne journée de même.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et réussie ! Mon œuvre, “De l’autre côté de notre monde”, est en Finale pour la Matinale en cavale 2017. Une invitation à la lire et la soutenir si le cœur vous en dit ! Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Jose · il y a
Merci Keith. Je vais aller voir votre texte.
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Keith Simmonds · il y a
Bonsoir, Jose !
Mon œuvre, “De l’autre côté de notre monde”, est en Finale pour la Matinale en cavale 2017. Une invitation à la lire et la soutenir si le cœur vous en dit ! Merci d’avance et bonne journée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, Jose ! A bientôt !
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Jose · il y a
Merci, je vais aller lire votre texte
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Vaucey · il y a
Un texte où les relations humaines prennent le pas sur l'horreur, bravo !
Je vous invite à découvrir mon propre texte dont l'inspiration n'est pas si lointaine de la vôtre ;) http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-fin-d-une-vie

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Jose · il y a
Merci Arlo, votre commentaire est un joli cadeau ce matin au réveil. Je vais aller découvrir vos poèmes. Bonne journée
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Arlo · il y a
Excellent récit très agréable à sa lecture. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poème "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond des yeux" en finale de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux

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