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Rage fauve

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Arno

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e vieux Malko avec ses cheveux filasse et sa peau brune, on le prend pour un Indien. Mais c’est un Tzigane, né à Marseille en 1913. Ancien dresseur de fauves, il avait commencé par hasard, à la suite d’une rencontre avec un directeur de cirque en faillite qui lui avait cédé pour une poignée de figues trois lions africains miteux et dépressifs. Au fil des représenta6ons, il avait monté un numéro très spécial avec sa femme, Azra. De vingt ans plus jeune que lui, elle était la plus belle Gitane de tout l’Alhambra. Elle se promenait en+èrement nue, dans une vaste cage dorée. Six léopards, quatre jaguars, deux pumas et une panthère noire tournaient autour d’elle en rugissant. Le clou du spectacle était lorsque la panthère saisissait un morceau de sucre coincé entre ses lèvres. Malko était le plus grand des dompteurs, combinant dressage, apprivoisement, férocité. Il pensait que le chiffre 13 lui portait bonheur, jusqu’au jour où sa panthère, Wanda, l’avait a&aqué. Ce&e bête à l’air docile lui dévora la jambe gauche qu’une vilaine prothèse en plas/que remplaçait désormais.
Malko balance des quar0ers de viande rouge à travers les barreaux de la voiture-­‐cage. La vieille Wanda cligne des yeux jaunes fluorescents sans le voir, elle est aveugle. Soudain, une clameur monte de l’immense chapiteau bleu, puis le silence.
« C’est Azra et son acrobate qui font des piroue5es ! » dit-­‐il en caressant la tête du félin qui l’écoulait immobile. Un claquement sec de sa langue suffisait pour qu’il lui obéisse. Ce fauve l’aimait sans partage, d’une rage féroce. Malko ne lui en voulait plus. Des applaudissements déchainés lui parvinrent du vieux cirque. Le public réclamait le saut de la mort, lorsque Azra se jeta dans le vide et fut ra5rapée à la dernière seconde par son partenaire au trapèze. Peu à peu, Azra s’était détachée de lui. Elle vol;geait dans les airs avec virtuosité, à quinze mètres de hauteur, sans aucun filet de protec*on. Infirme, lui restait cloué au sol comme un oiseau blessé. Avant, on l’acclamait partout où il se produisait.
« Applaudissons les Flying Lovers : les amants volants, Azra et José ! ». Il est plus jeune qu’elle, le corps musclé, l’œil luisant, avec le panache de la jeunesse qui a réussi. Sur la place du chapiteau, un groupe de jeunes Gitans apostrophent la foule.
« Vous allez nous donner un peu d’argent. Pour vous aider, soit on sort les couteaux, soit on sort les guitares ! ». Les gens hurlent : « Les guitares ! ».
La nuit est tombée sur le cirque, recouvrant de sombre le chapiteau. Le spectacle est fini, les spectateurs sont par)s.
La contorsionniste dite « la grenouille » sor&t, puis ce fut Trulli, le célèbre jongleur de sabres.
Lorsqu’il les vit, ils se tenaient par les bras, marchant à grands pas, imitant les clowns Rémi et Pipo avec leurs chaussures immenses. Arrivée à sa hauteur, Azra passa près de lui sans le regarder. Malko la suivit en silence jusqu’à leur caravane cabossée. Il avait essayé de la faire vivre dans une maison. Elle avait démoli les murs à coups de hache, cassé les fenêtres et les portes. Elle étouffait !
Une fois couchée, elle lui tourna le dos. José préparait un nouveau numéro, encore plus risqué : un double saut périlleux arrière avec échappement du trapèze. Le public en voulait toujours plus. Ce soir-­‐là, Malko avait longuement caressé ses cheveux du bout des doigts, dans l’obscurité. Puis il s’est assoupi. Il s’est réveillé en pleine nuit. Un air d’accordéon lui parvenait du fond du parking. C’était le vieil Angelo. L’alcool l’avait rendu fou. Il était plus de trois heures du ma8n. Azra n’était plus dans le lit à ses côtés. Il ajusta sa prothèse orthopédique et sor1t d’une armoire son ancien costume de scène. Lentement, il le
revê%t avec soin, enfilant ses cuissardes de cuir noir et ses gants à soufflets. Il épousseta ses épaule:es dorées, jeta un dernier coup d’œil au miroir, puis sor5t.
La place centrale était déserte, il avait plu. Angelo n’avait rien vu, il jouait une complainte tzigane en sanglotant. Malko fit le tour de toutes les roulo1es endormies. Son pied gauche glissa sur le sol mouillé, mais il con*nuait à avancer, se servant de son fouet comme d’une canne. Il s’arrêta devant une caravane blanche ; resta longuement la tête appuyée sur la tôle de l’habitacle. Il entendit tout : les murmures de désir, les gémissements à peine contenus, le souffle rauque de l’homme et son rire à elle.
Lorsqu’il ouvrit la cage, Wanda ne dormait pas. Elle semblait l’a2endre depuis toujours.
Il fit une dernière représenta-on sur la place vide. Lorsqu’il fermait les yeux, il voyait les spectateurs debout l’acclamant, lui, le célèbre Malko. Il coinça le sucre entre ses lèvres, le fout claqua. La vieille panthère bondit comme une flèche, se saisissant de l’appât. Il posa sa main sur la tête de Wanda pour la remercier , puis salua dans un ul/me tour de piste.
Il ouvrit la porte de la caravane du trapéziste et vit les corps mêlés, couverts de sueur, haletant de plaisir. C’était le dernier numéro des Flying Lovers : la vol'ge de l’amour.
Malko chuchota à l’oreille de Wanda. Un claquement sec de la langue et la panthère, dans un feulement sinistre, bondit à l’intérieur la gueule ouverte.
Malko referma porte.
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