Radios

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Genre vieille dame indigne  [+]

Image de 2016
Lui : Ce bled, Corenc, c’est pas mon quartier. Moi, j’ viens plutôt de la Cité, celle qu’ est citée toujours avec la peur dans leurs yeux, aux gaulois. Pourquoi c’ jour-là j’ trainais mes baskets dans l’ coin ? Allah seul le sait ! Peut-être avec l’espoir d’ dealer un peu de shit aux jeunes qui sont nés du bon côté d’ la ville ?
Bref, j’ marchais, shootant un caillou du bout d’ mes fausses Nike quand j’ai buté sur quelque chose : une grande enveloppe blanche. J’ai ouvert : peut-être le destin qui m’ sourit ?
Ben non ! c’est une...radio – attention pas celle que t’ écoutes le casque collé aux oreilles pour pas trop t’ faire remarquer dans le bus- non, une radio de chez un docteur. J’y connais rien en médecine, j’ai juste fait CAP de tourneur-fraiseur –j’ai même pas eu le diplôme- mais j’ vois que c’est une épaule, là, sur la photo ; elle est même salement niquée, toute de travers. J’ lis un peu le papier qui l’accompagne, le docteur y dit avec des mots savants, je résume : « épaule niquée ». Y’a une autre lettre. Un autre docteur, docteur « traitant » ils disent – moi j’aime pas trop qu’on m’traite- mais c’est pas la question – il a marqué « bon pour vingt séances de kiné ». Bingo !
Sur la grosse enveloppe y’a un nom et y’a une adresse ; c’est le nom d’une vieille. Comment j’sais qu’c’est une vieille ? Facile, elle est née en 1939, elle a un peu passé la date de péremption la vieille, si je sais compter !
Je fais quoi ? J’ rentre dans ma Cité, j’ monte dans ma chambre, j’ gueule un coup pour faire silence (le pe’tit frère, il aime écouter la musique fort, sans casque). J’me branche sur l’annuaire – celui en papier y’a plus que les vieux qui l’ont chez eux- j’y trouve le numéro de téléphone de la vieille.
J’essaye de prendre la voix que j’imagine y zont à Corenc : « Bonjour madame machin, vous m’connaissez pas ; je trainais mes baskets à Corenc (enfin, j’dis pas tout à fait comme ça), j’ai trouvé vot radio dans la rue, y’avait pas le casque avec – (non, j’rigole)- j’en fais quoi ?

Elle : Cette visite au cabinet de radiologie où j’ai attendu si longtemps, puis chez le médecin, ça a été une épreuve pour moi. Je me sens si faible, si vieille, si seule, et cette épaule me fait si mal. Je suis tombée de mon lit il y a quelques jours, ce doit être l’âge ! Et ce bus pour rentrer – des jeunes louches qui vous regardent comme s’ils voulaient vous voler votre sac. J’aurais peut-être dû m’offrir un taxi, même si je dois regarder à la dépense maintenant que mon mari est mort. Et mon seul fils est si loin ! Mais ce n’est pas le moment de penser à tout ça, enfin la maison ! Je pose mon sac sur le canapé, j’enlève mes chaussures, chaque geste me coûte – j’espère que le kiné me soulagera. Je vais précieusement ranger cette radio. Mon Dieu ! La radio ! Où est-elle ? Je regarde sous le canapé –pas de radio- j’ai dû la perdre dans le bus, ou dans la rue !
Je suis prostrée depuis dix minutes quand le téléphone sonne. Machinalement je me lève pour aller répondre. Une voix jeune, un peu vulgaire, me dit : « Madame U..., vous avez rien perdu ?... »

Elle et Lui, deux mois plus tard : Ils sont assis sur le canapé défoncé, là-haut dans la tour, au huitième étage de la Cité. Elle n’a plus du tout mal à l’épaule. Ils écoutent PNL à fond. Elle a bien voulu mettre le casque sur les oreilles pour essayer. C’est juré, à sa prochaine visite elle goutera à cette herbe, comme il l’appelle, qui sent si bon et qui a l’air de le rendre si serein.
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