Racines de pierre

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J'ai toujours aimé lire. Je suis addict depuis l'âge de 7-8 ans... Puis, avec les années, j'ai découvert qu'écrire procurait aussi bien du bonheur. Oh je me sens bien modeste, n'ayant pas de don  [+]

Le quartier est calme, comme elle l’a toujours connu. Seuls, quelques aboiements dans le lointain semblent lui dire
-mais non, tu vois... tu n’es pas seule, on est là... .
Elle tourne le coin de la rue et la voit soudain : bouche béante, éventrée, à l’agonie, qui la regarde et semble lui dire
-tu as vu ce qu’ils m’ont fait ?
Elle se gare, anéantie, chavirée par un trop plein d’émotions et pleure, pleure... le cœur plein de compassion pour elle, que tous aimaient. Ils la critiquaient bien sûr, et leur mère encore plus. C’est vrai qu’elle était froide, elle ne leur rendait pas la vie facile, mais elle faisait partie d’eux... Ils l’avaient toujours connue. Elle les avait tous rassemblé et rendu heureux de nombreuses années et les avait tous vu grandir et... la quitter sans trop de remords. A partir de ce moment, elle n’a plus jamais été la même. Quand ils allaient la voir, de longs silences y régnaient... comme si elle s’économisait... On voyait bien que le temps y laissait son empreinte, doucement, inexorablement... jusqu’à l’issue fatale qui ne manquerait pas d’intervenir. Ils le savaient, les choses ne seraient jamais plus comme avant, seuls les souvenirs resteraient.
A sa vue, son esprit s’évade : elle les voit tous les six, heureux, soudés, comme si rien ne changerait jamais. Elle revoit leur maman, dans la cuisine au sous-sol, sous-sol qu’elle dit détester et où elle finira sûrement ses jours, dit-elle... On l’entend malgré tout souvent y chanter, elle est gaie, drôle, coquette et n’oublie jamais de se remettre du rouge à lèvres à 17h55 avant que son mari ne passe le portail. S’il rentre à 18h30/19h, c’est qu’une roue de son Solex aura crevé... Il adore faire son jardin, la preuve, il y siffle à longueur de journée le week-end, les voisins peuvent en témoigner ! Les chambres sont à l’étage. 10 ans séparent l’aîné de la cadette, et tous sont heureux et s’épaulent dans ce cocon familial qu’ils trouvent malgré tout, en grandissant, un peu étouffant. Le père ne parle t-il pas d’ailleurs de monter un petit immeuble sur le terrain jouxtant la maison, afin que chacun y ait son étage, et qu’ils restent ensemble ? Les choses se passeront autrement : chacun partira, à tour de rôle, faire sa vie avec le ou la compagne de son choix, la maman décèdera la première, atteinte de la maladie d’Alzheimer, dont on connaissait à peine le nom à l’époque, puis arrivera le cancer de la sœur aînée qui surprendra tout le monde, puis le papa qui ne demandera qu’à mourir mais qui devra attendre jusqu’à ses 102 ans et 4 mois, et enfin plus tard, le frère cadet, d’un brutal accident de ski, dont un AVC aura été probablement la cause.. C’est la vie, qui n’apporte jamais les évènements dans le bon ordre et n’est jamais telle qu’on l’imagine... Seuls, restent de ce monde l’aîné et la cadette, encore surpris d’être les derniers...
Elle en est là de ses réflexions, s’approchant doucement de la vue difficilement supportable : c’est l’heure de la pause, et dans le silence, la pelleteuse est là, posée en plein milieu, ayant œuvré déjà tout le matin. Par où a-t-elle commencé ? par l’extérieur sans doute, pour faciliter l’accès : le petit muret où elle révisait son Bac n’est plus là, la cour de graviers où ses frères bricolaient leur voiture n’est plus qu’un enchevêtrement de choses éparses difficilement reconnaissables : le volet vert de cuisine, des battants de fenêtre, un radiateur de fonte, l’un des piliers qui supportaient le rosier magnifique du perron de devant... Elle regarde par-dessus tout, hébétée sur le trottoir, le trou béant de la façade, reconnait même à l’étage, le papier à petites fleurs roses du salon et la porte de chambre de ses frères qui donne sur le vide, l’escalier extérieur n’étant déjà plus là.
Le jardin jouxtant la maison est défoncé, arraché, on ne reconnaît plus grand-chose. Rien ne dure, tout est éphémère. C’est fini, c’est la matérialisation de 65 ans d’une famille nombreuse, modeste et heureuse qui vient de s’effacer.
Elle s’attarde sur le rez-de-chaussée encore presque intact mais qui ne le sera plus dans l’après-midi. Tout sera terminé ce soir, elle le sait...
La clôture côté jardin l’empêche d’entrer, la maison n’est plus la leur, elle appartient au passé ou plutôt à l’investisseur qui partagera le terrain en deux. Ses yeux cherchent sans relâche, à travers le grillage, avides de tout garder en mémoire. Même les chiens n’aboient plus, comme pour respecter ces instants où l’on dit adieu à la maison de son enfance. L’émotion ressurgit quand elle aperçoit, arrachées, les tulipes plantées avec soin par leur père.
Restent ses deux poubelles qu’il sortait à heures fixes, bien alignées le long du mur, à leur endroit habituel, attendant, elles aussi, l’heure du glas...

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