3
min

Racines de pierre

Image de Lililala

Lililala

51 lectures

9

Le quartier est calme, comme elle l’a toujours connu. Seuls, quelques aboiements dans le lointain semblent lui dire
-mais non, tu vois... tu n’es pas seule, on est là... .
Elle tourne le coin de la rue et la voit soudain : bouche béante, éventrée, à l’agonie, qui la regarde et semble lui dire
-tu as vu ce qu’ils m’ont fait ?
Elle se gare, anéantie, chavirée par un trop plein d’émotions et pleure, pleure... le cœur plein de compassion pour elle, que tous aimaient. Ils la critiquaient bien sûr, et leur mère encore plus. C’est vrai qu’elle était froide, elle ne leur rendait pas la vie facile, mais elle faisait partie d’eux... Ils l’avaient toujours connue. Elle les avait tous rassemblé et rendu heureux de nombreuses années et les avait tous vu grandir et... la quitter sans trop de remords. A partir de ce moment, elle n’a plus jamais été la même. Quand ils allaient la voir, de longs silences y régnaient... comme si elle s’économisait... On voyait bien que le temps y laissait son empreinte, doucement, inexorablement... jusqu’à l’issue fatale qui ne manquerait pas d’intervenir. Ils le savaient, les choses ne seraient jamais plus comme avant, seuls les souvenirs resteraient.
A sa vue, son esprit s’évade : elle les voit tous les six, heureux, soudés, comme si rien ne changerait jamais. Elle revoit leur maman, dans la cuisine au sous-sol, sous-sol qu’elle dit détester et où elle finira sûrement ses jours, dit-elle... On l’entend malgré tout souvent y chanter, elle est gaie, drôle, coquette et n’oublie jamais de se remettre du rouge à lèvres à 17h55 avant que son mari ne passe le portail. S’il rentre à 18h30/19h, c’est qu’une roue de son Solex aura crevé... Il adore faire son jardin, la preuve, il y siffle à longueur de journée le week-end, les voisins peuvent en témoigner ! Les chambres sont à l’étage. 10 ans séparent l’aîné de la cadette, et tous sont heureux et s’épaulent dans ce cocon familial qu’ils trouvent malgré tout, en grandissant, un peu étouffant. Le père ne parle t-il pas d’ailleurs de monter un petit immeuble sur le terrain jouxtant la maison, afin que chacun y ait son étage, et qu’ils restent ensemble ? Les choses se passeront autrement : chacun partira, à tour de rôle, faire sa vie avec le ou la compagne de son choix, la maman décèdera la première, atteinte de la maladie d’Alzheimer, dont on connaissait à peine le nom à l’époque, puis arrivera le cancer de la sœur aînée qui surprendra tout le monde, puis le papa qui ne demandera qu’à mourir mais qui devra attendre jusqu’à ses 102 ans et 4 mois, et enfin plus tard, le frère cadet, d’un brutal accident de ski, dont un AVC aura été probablement la cause.. C’est la vie, qui n’apporte jamais les évènements dans le bon ordre et n’est jamais telle qu’on l’imagine... Seuls, restent de ce monde l’aîné et la cadette, encore surpris d’être les derniers...
Elle en est là de ses réflexions, s’approchant doucement de la vue difficilement supportable : c’est l’heure de la pause, et dans le silence, la pelleteuse est là, posée en plein milieu, ayant œuvré déjà tout le matin. Par où a-t-elle commencé ? par l’extérieur sans doute, pour faciliter l’accès : le petit muret où elle révisait son Bac n’est plus là, la cour de graviers où ses frères bricolaient leur voiture n’est plus qu’un enchevêtrement de choses éparses difficilement reconnaissables : le volet vert de cuisine, des battants de fenêtre, un radiateur de fonte, l’un des piliers qui supportaient le rosier magnifique du perron de devant... Elle regarde par-dessus tout, hébétée sur le trottoir, le trou béant de la façade, reconnait même à l’étage, le papier à petites fleurs roses du salon et la porte de chambre de ses frères qui donne sur le vide, l’escalier extérieur n’étant déjà plus là.
Le jardin jouxtant la maison est défoncé, arraché, on ne reconnaît plus grand-chose. Rien ne dure, tout est éphémère. C’est fini, c’est la matérialisation de 65 ans d’une famille nombreuse, modeste et heureuse qui vient de s’effacer.
Elle s’attarde sur le rez-de-chaussée encore presque intact mais qui ne le sera plus dans l’après-midi. Tout sera terminé ce soir, elle le sait...
La clôture côté jardin l’empêche d’entrer, la maison n’est plus la leur, elle appartient au passé ou plutôt à l’investisseur qui partagera le terrain en deux. Ses yeux cherchent sans relâche, à travers le grillage, avides de tout garder en mémoire. Même les chiens n’aboient plus, comme pour respecter ces instants où l’on dit adieu à la maison de son enfance. L’émotion ressurgit quand elle aperçoit, arrachées, les tulipes plantées avec soin par leur père.
Restent ses deux poubelles qu’il sortait à heures fixes, bien alignées le long du mur, à leur endroit habituel, attendant, elles aussi, l’heure du glas...

9

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Bernardo
Bernardo · il y a
Bernard
Que de sentiments exprimés dans ces lignes. C est beau, c est vrai, c est l histoire d une famille unie .
La fin de cette maison m a profondément ému comme la disparition d un être vivant qui protégeait la famille.
Continus à nous proposer tes nouvelles. C est avec beaucoup d émotion que je découvre ces histoires.

·
Image de Lililala
Lililala · il y a
Ah Bernard... tu es sans aucun doute le Bernard qui la connaissais bien cette maison... Merci pour ce beau commentaire.
Et place à la Vie, toujours et surtout, la Vie qui continue de nous apporter son lot de "vach...ries" mais surtout de petits et grands bonheurs ! Bisous

·
Image de Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Lililala, votre texte n'est absolument pas modeste... Il est beau et vrai... Je vois et ressens chaque image que vous décrivez... Le film se déroule et le lecteur témoin partage les émotions du narrateur. Ce texte mériterait d'être sélectionné !
·
Image de Lililala
Lililala · il y a
Grand merci à vous Jean. C'est ce genre de commentaire qui m'incite à ne pas lâcher et à tâcher de m'améliorer... Je pense effectivement que c'est bien l'émotion que les textes suscitent qui est la plus importante (que ce soit rire aux larmes ou réelles larmes ravalées...). A bientôt
·
Image de Aurelien Brianceau
Aurelien Brianceau · il y a
Bravo Lililala ! Vos mots sonnent juste. Ils sont pleins d'empathie et certainement le fruit d'une expérience vécue dans laquelle je me reconnais pleinement pour l'avoir aussi traversée suite au décès de mes grands-parents. Leur maison, une madeleine de Proust comme celle que vous évoquez, a été revendue à un promoteur qui a construit de petits appartements à la place. Très beau texte et mon vote.
·
Image de Lililala
Lililala · il y a
Un grand merci à vous Aurélien ! J'ai délaissé ShortEdition ces derniers temps mais compte bien m'y remettre.. à bientôt
·
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
C'est le coeur serré que j'ai compris au cours de ma lecture à quel événement j'assistais, car j'ai vécu cela aussi. Et même si on essaie de se mettre à distance, de justifier la décision souvent inéluctable, c'est bouleversant de voir détruire les lieux qui ont accueilli une partie de notre vie. Votre texte est beau mais très poignant !
Ma page abrite deux finalistes, " Majeure" et " Imparfait" , peut-être les aimerez- vous . . . au plaisir !

·
Image de Lililala
Lililala · il y a
Merci Scribette (j'aime ce pseudo !) pour votre commentaire que je viens de lire (n'ai pas eu beaucoup de temps ces derniers temps mais je m'y remets !). Je vais vous lire.. à bientôt
·
Image de Lililala
Lililala · il y a
Fichtre.. "Majeure" m'a fait froid dans le dos j'avoue.. Quant à "Imparfait", c'est une petite pépite que je lirai lentement, précieusement. A ne pas gâcher par une lecture rapide ! Il faut l'apprécier à sa juste valeur ! A bientôt
·
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Merci infiniment pour ces lectures et vos commentaires qui me touchent Lililala !
En un mois les choses ont un peu évolué sur ma page et je vous propose aujourd'hui un autre finaliste pour le prix court & noir : " Vacances en short " . . . noir mais amusant ! A vous d'en juger . . . à bientôt !

·
Image de Wall-E
Wall-E · il y a
Pour qui sonne le glas. Très émouvant. Bravo !
·
Image de Lililala
Lililala · il y a
Merci Wall-E ! avec retard...
·
Image de Thierry Schultz
Thierry Schultz · il y a
J'ai été très touché par votre texte. Le ton est juste, sans pathos superflu, et suit pas à pas cette dernière visite sur les traces du passé. Bravo et merci
·
Image de Lililala
Lililala · il y a
Merci Thierry, je craignais justement le pathos, vous me rassurez... C'était un besoin de coucher ces émotions sur le papier, même si je savais que mon frère devrait s'essuyer plusieurs fois les yeux en la lisant...Bon ! place à la joie et à l'avenir maintenant !
·
Image de Alain Maréchal
Alain Maréchal · il y a
Un déchirement....
·
Image de Lililala
Lililala · il y a
Merci beaucoup Polopoil... C'était un besoin de rendre hommage au nid de notre enfance !
·
Image de Thara
Thara · il y a
De belles racines ancrées dans cette maison et, tout autour. Celles de plusieurs vies partagées, qui se sont départagées au fil des années.
Un beau récit criblé des aléas de la vie, qui font remonter des souvenirs en pagaille !

·
Image de Lililala
Lililala · il y a
Rendre hommage à son enfance et ceux qui l'ont composée est une évidence quand on a été heureux, enfants. J'imagine qu'à l'inverse, les écrits apaisent et remettent symboliquement les compteurs à zéro. Merci beaucoup pour votre commentaire Thara (j'adore votre pseudo) !
·
Image de Thara
Thara · il y a
Merci, j'ai aimé votre texte. Il m'a rappelé ma quête de souvenirs de mon enfance. J'ai retrouvé le lieu où j'avais vécu quand j'étais petite. C'est devenu un parc, et chaque matin, avant d'aller au travail, j'imaginais notre maison, et tout ce qui l'entourait.
De très beaux souvenirs !

·
Image de Dizac
Dizac · il y a
Très émue par cette évocation sensible de la vie d'une famille ordinaire. La maison comme dernier témoin, les dernières tulipes, le rouge à lèvres de 17 h 55, ces touches nostalgiques donnent encore davantage de force à ce beau récit . J'aime beaucoup.
·
Image de Lililala
Lililala · il y a
Merci Dizac. Je suis allée me promener sur vos écrits et j'avoue, je ressens beaucoup d'affinités avec votre style et ce que vous dégagez, question de génération sans doute ! Merci pour votre commentaire sur ce récit vécu vous vous en doutez !
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur