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Racines

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Rampat

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Je prenais l’avion pour la Corse, seul, dans le but d’y régler des affaires de succession. J’étais accueilli à mon arrivée à Bastia par un type qui se présentait comme notaire, ou avocat ou je ne sais quoi d’officiel. Une belle gueule de crapule, grosse mâchoire, petites lèvres méchantes, grand pif, énormes arcades sourcilières, le crâne dégarni mais de longues pattes sur les joues. Il m’emmenait à Saint Florent, déjeûner sur une terrasse près de la mer où m’attendaient des gens soi-disant de ma famille, mais que je ne connaissais pas. Avec des visages austères et solennels, on m’annonçait que je devais subir une épreuve communément désignée comme « l’Initiation » avant de pouvoir toucher la succession, sans quoi je n’en serais pas digne. Je leur demandai en quoi consistait cette « Initiation » qui me semblait-il n’apparaissait pas dans le code civil continental (le fameux code Napoléon). Ils me répondaient que non, c’était normal, car il s’agissait de droit coutumier.
Devant mes hésitations, ils finissaient par me demander un peu agacés (et méprisants), si oui ou non je voulais passer l’ « Initiation ». Je me doutais bien qu’il y aurait embrouille, mais comme la succession représentait pas mal de pognon, j’acceptai de subir cette putain « d’Initiation » que je savais même pas ce que c’était.
Le type qui m’avait accueilli à l’aéroport , ravi, a attrapé une boîte à outil tandis deux ou trois autres gars m’attachaient à ma chaise. Il a sorti un marteau et des clous (très fins) de la boîte à outil qu’il s’est aussitôt mis à me planter sur la figure. J’ai commencé par hurler, et puis je me suis rendu que ça ne faisait vraiment pas très mal. Il me trouait la face entre les dents et le nez, sur les pommettes, entre les deux yeux, près des oreilles, c’était effrayant, mais j’avais compris assez vite qu’il s’agissait là de points dénervés judicieusement choisis (une forme insulaire d’acupuncture) et qu’il n’y avait en fin de compte pas de danger réel ni de forte douleur. Je ne cessai cependant pas immédiatement de crier, histoire de donner le change et de leur laisser durer un peu le plaisir du spectacle de ma souffrance et, peut-être, de mon endurance.
Et puis d’un coup, je me suis tu.
A partir de là, ça devient très compliqué. Le type qui plantait les clous, voyant dans mon calme subi une manifestation de courage était d’abord sincèrement et très favorablement impressionné. Et puis je pense qu’il comprit soudain que j’avais compris qu’il n’allait pas me faire (très) mal, mais simplement peur. Je perçus alors en lui une terrible déception, qui se transforma, par le subtil (mais assez prévisible) cheminement de l’esprit corse, en sourde colère. Je voyais qu’il aurait bien aimé donner un ou deux coups de travers histoire de voir si je ferai autant le malin avec un clou dans l’œil, mais il était tenu par le rituel et en outre, un faux mouvement aurait pu lui faire perdre son statut de maître de cérémonie compétent et respecté.
La tension, la solennité et pour tout dire la validité de l’Initiation s’en est évidemment trouvée sinon annulée, du moins fortement amoindrie.
En tout cas pour lui et moi, les autres spectateurs de la cérémonie ne s’étant pas rendus compte de notre simulacre en forme de contrat de dupes.
Le résultat fût donc le suivant : je l’avais niqué, j’avais gagné l’estime des soit disant membres de ma famille et le droit de récupérer mon argent, mais je savais tout au fond de moi, qu’il y avait là quelque chose de faux, que mon tortionnaire lésé n’aurait de cesse de me démasquer, et qu’en vérité je n’étais toujours pas initié.
Un sentiment d’imposture qui persista longtemps en moi après mon réveil.
Persiste encore.
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