R'hésitation

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Jury
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"Des oies, par milliers, conquièrent le ciel,
Déploient sur le morne horizon de blanches ailes
Fuient en masse un hiver gris et terne
Rêvent de trouver enfin leur jardin..."

Leur jardin... Leur jardin de... Elle ne sait plus ! Le mot, comme les oiseaux de la poésie, s’en est allé à tire d’ailes, et la laisse désemparée, seule, dos au tableau noir, bras ballants, face à la classe toute entière. Afin de ne pas se laisser déconcentrer par les grimaces de Mathis, ou l’œil mauvais de Margot, elle hisse son regard au-dessus des têtes, et fixe sur le mur d’en-face, la punaise rouge plantée sur la carte de France (à l’emplacement exact du département de la Haute-Vienne). Mais là, franchement, elle ne sait plus ! Elle fouille sa mémoire... En vain ! Elle essaie alors de mettre en place une stratégie de recherche. Voyons, cela doit rimer avec « terne », forcément... Mentalement, elle tente « caserne », « citerne» et même « baliverne » qui l’enchante et la fait sourire. La maîtresse n’apprécie ni ce long silence, ni de lire sur les lèvres de son élève un soupçon d’ironie.
- Alors, Juliette, ça vient ? On n’a pas que ça à faire !
- ...
- Tu as appris ta poésie au moins ?
- Oui, Madame !
- Alors, cherche dans ta tête ! Il n’y a pas de raison...

Combien de fois l’a-t-elle entendu, la fillette, cet ordre ridicule ? L’accord d’un participe passé ? Cherche dans ta tête ! La solution du problème ? Cherche dans ta tête ! Mais où dans la tête ? Dans quel recoin mal éclairé les informations vont-elles se cacher ? La tête de Juliette serait-elle trop grande ? Ou mal rangée ?

Pour l’heure, le mot diabolique ne revient pas ! La petite s’agace, trépigne... La faute à cette stupide poésie, aussi ! Comment retenir des vers aussi mal ficelés ? Et le nom de l’auteur ? Stupide également ! La maîtresse a écrit en bas de la feuille « Anonyme » ! Qu’est-ce qui lui a pris, à ce type, d’imaginer pareille bêtise ? Des oies par milliers ! En plein vol, s’il vous plaît ! Elle ne croit pas une seconde que cela soit possible, même si les très grands nombres, elle a bien du mal à se les représenter ! La petite s’agace donc... et se perd dans ses pensées...
Viviane, au dernier rang, souffle vaillamment une réponse que Juliette ne parvient pas à décrypter. La maîtresse s’impatiente et tapote nerveusement le bureau de ses doigts frêles.
- Je constate que, malgré ses dires, Mademoiselle Juliette n’a pas appris la poésie ! En tout cas, pas suffisamment ! Tu resteras la copier dix fois pendant la récréation. Va t’assoir !
Juliette, mortifiée, traine des pieds jusqu’à sa place. Quelle injustice ! Bien sûr qu’elle l’a apprise, hier soir, sa récitation ! Elle l’a lue et relue, en bonne élève, consciencieuse, afin de la mémoriser. Ensuite, elle a fermé les yeux, a imaginé, derrière ses paupières closes, le vol majestueux des oiseaux, en forme de V, comme celui des grues ou des canards sauvages. Elle les a installés, dans un ciel imaginaire, par paquets de dix mais, dès la quarantaine franchie, elle a perdu le fil. Forcément... Elle a pensé : et si l’avion de maman se retrouvait face à face avec toutes ces bêtes ? Qu’est-ce qui arriverait ? Hein ? De méchants frissons ont parcouru son échine, déclenché la chair de poule sur ses bras. Elle a vite ouvert les yeux pour ne plus voir le Boeing et la colonie de migrateurs se heurter de plein fouet. Un choc frontal aux conséquences irréparables !!! Elle a couru dans la cuisine confier ses idées noires à William, le baby-sept-heures, (ainsi nommé depuis qu’elle a trois ans) qui s’occupe d’elle, quand maman embarque pour ses vols long-courriers. Elle lui a récité la poésie (par cœur, sans une hésitation) et lui a raconté l’avion en flammes qui « décrochait », les corps en charpie des oiseaux dans les réacteurs... le tout saupoudré de plumes blanches voletant comme gros flocons de neige ! D’abord, il a ri, William ! « C’est ça ! Ce serait un vol en bande organisée, qui se rendrait au Grand Congrès Annuel des Migrateurs en Péril dans la lointaine contrée du « Bec-kistan» et qui, mal aiguillé par la tour de contrôle... ». Mais devant l’air déconfit de la fillette, il s’est interrompu et a expliqué que « des milliers d’oies dans le ciel, en une seule fois» relevait de la science fiction, qu’il ne fallait prêter aucun crédit au baratin des poètes, de doux illuminés, pour la plupart !!! Il a envoyé Juliette se coucher...

Dans la classe, maintenant, Mathis vient de monter au pilori. « Des oies par milliers... heu... concourent... Heu, non... conquièrent... le ciel... ». A n’en pas douter, Mathis ne sait rien des vers maudits ! Il bredouille, use et abuse de synonymes, tend l’oreille à d’éventuels souffleurs, essaie d’apitoyer la maîtresse en toussotant... C’en est fait de lui, pense ses camarades moqueurs. Mais Mathis ne craint personne. Le voilà qui apostrophe l’institutrice, tout de go :
- Madame, on peut pas la retenir, cette poésie ! C’est vrai, elle est trop dure ! ce qu’elle raconte est pas logique ! Ses rimes sont... Pfooouuu ! D’ailleurs, son auteur n’est pas fier : il n’a même pas donné son nom !

Alors que Juliette, triomphante, retrouve son mot perdu et se le répète mentalement : « EDEN... Jardin d’EDEN ! », la maîtresse, rouge écarlate, dans un silence de mort, confesse son pitoyable secret :
- Cet auteur, dont vous n’appréciez pas le style... C’est moi !
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