Quoi de neuf docteur?

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Un bon polar bien tourné, ça fait toujours plaisir ! Les codes du genre sont bien respectés dans ce court récit au style imagé, parfois cru, et

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Tout ce tintouin au bord de la rivière, par une matinée glaciale et brumeuse, ce n'était pas courant. Deux plongeurs moulés dans leur tenue firent glisser une masse informe et gluante sur la berge. Le docteur D. se gara entre le fourgon des pompiers et la camionnette de gendarmerie. Quelques badauds regardaient en direction de la rivière, bientôt rejoints par les buveurs de blanc qui s'étaient extirpés du zinc de l'hostellerie, Aux Trois Grenouilles. Le médecin ajusta son loden, jura à cause du froid, referma la portière. Il considéra ses mocassins bien cirés avec regret et fit un pas dans les herbes détrempées. Il se mêla un instant à l'attroupement, serra quelques mains.
— Salut la compagnie, vous savez ce qu'ils ont repêché ?
— Un corps à ce qu'on dit. Mais on ne nous laisse pas approcher. Au fait, faudra qu'on se voie docteur.
— Une autre fois.
Le docteur D. avait des gens du coin une connaissance intime. À chaque nom, il pouvait associer un détail connu de lui seul : une varice spectaculaire, un bourgeon de maïs éclos dans la crasse d'un repli graisseux, un nœud d'hémorroïdes, un pénis caprin, mais aussi l'un de ces secrets qui traînaient dans les familles. Pour l'heure, il avait à faire. À cette époque, les médecins de campagne servaient à tout et à toute heure, confessaient les dépressifs, calmaient les forcenés, posaient des plâtres, accouchaient les femmes, perçaient panaris et furoncles au cul, accompagnaient les agonies, étaient aussi requis par les gendarmes sur les lieux d'accidents, pour les pendaisons, les suicides. Le docteur D. ne raffolait plus de ces à-côtés. Il détestait par-dessus tout découvrir des morceaux de cervelle éparpillés sur un mur, qu'il fallait nettoyer, avec les petits grains grisâtres qui éclataient sous le doigt, amusement de carabin qui lui était passé tôt dans sa carrière. Il songea, pour retarder la confrontation, que les précautionneux utilisaient la chevrotine, contrairement aux maladroits qui choisissaient le calibre 22 et avaient tendance à se manquer en se défigurant. Quant aux noyés, il les honnissait.
Le brigadier Châtelard vint à lui.
— Docteur... bon dimanche ? Je vous préviens, c'est pas beau à voir.
Ça l'était rarement. Quoiqu'il eut – sans basculer dans la nécrophilie – contemplé de beaux cadavres. Le corps, ruisselant de vase, gonflé comme une outre, empestait à dix mètres. De près, avec tous les détails qui se révélaient, c'était pire encore. La masse bouffie était prise dans des chaînes, bien tenues par un cadenas dont on lisait clairement la marque. Le médecin remarqua un trou à la base du crâne.
— Nous pensons qu'il ne s'agit pas d'un suicide, commenta le brigadier.
— Décidément, Châtelard, vous êtes perspicace, soupira le médecin.
Puis, il regarda mieux, se focalisa sur un détail, la trace d'une cicatrice ancienne, à l'épaule gauche. « Tiens, songea-t-il, la boursoufflure me dit quelque chose. »
— Il avait des papiers ?
— Ça vient docteur, ça vient.
— Voilà voilà... Beurk... Nous y voilà... Une chance ça, on peut encore lire... Vincent Doison.
— Merde alors...
— Vous le connaissez ?
— Un peu. Enfin, ajouta-t-il, sa femme Joceline surtout. Nous avons bavardé, pas plus tard que mercredi.
Le docteur D. se remémora la maison des Doison, puis le salon. Une terrible déception le salon, à cause de l'immense polychrome qui représentait un cerf bramant dans un crépuscule criard, de la collection d'animaux sous vitrine, des plaids en contrepoint et des coussins à chatons. Il se souvint aussi de leur conversation :
— Il est parti pour longtemps Vincent... Ahhhhh !
— À Épinal... Ohhh oui !
— Dur le métier de voyageur de commerce... Schlurp...
— Ouiiiii !
Pas une mauvaise femme Jocelyne. Tout ça, c'était à cause du mari. En consultation, elle s'était souvent ouverte à lui, confiée. Vincent ne la touchait pratiquement plus. Une beauté pareille, et gentille, attentionnée, avec un grain de beauté à l'aine. De façon générale, le docteur D. pensait que les cornes poussaient aux négligents.
Les pompiers enlevèrent le corps sur une civière et cheminèrent vers leur camion rouge. Le brigadier Châtelard souffla fort, dépité, les épaules tombantes.
— Bon bah, maintenant, faut annoncer la nouvelle à sa dame.
— Laissez Châtelard, je m'en occupe.
— Vrai docteur ? lança-t-il comme ragaillardi.
De retour sur la berge, le médecin se retrouva face à onze visages interrogateurs et impatients.
— Alors docteur ? On le connaît ?
— Vincent Doison...
— Ben ça alors. Houlala... Un remontant docteur ?
— C'est pas de refus.
En cortège un peu funèbre, tous s'acheminèrent vers les Trois Grenouilles, médecin en tête.
Il faisait sacrément bon dans la salle. Une buée grasse recouvrait les vitres, empoissait les rideaux de dentelle ivoire. Le patron, l'air faussement indifférent, époussetait le zinc. Un parfum de beurre persillé s'échappait des cuisines. Le docteur D. s'enfila deux fines. Se frotter de si près à la mort l'affamait. Il ne s'agissait pas de vice, mais au contraire de vivre, de contrecarrer le caractère périssable de la chair, la mocheté des mauvais destins. Il ne trinqua pas avec les autres. Quelqu'un s'apitoya dans son dos :
— Elle va en prendre un sacré coup Jocelyne.
— Probablement, répondit distraitement le médecin.
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Les Histoires de RAC · il y a
Très légèrement cruel le toubib... Juste qu'il faut ☺♫♪
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Sylvie Neveu · il y a
Je suis contente de vous relire, Franck. C'est comme revenir du cinéma après un bon film. Simplement
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Franck Belton · il y a
Merci beaucoup:)
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Chapeau pour le coup au sacrum !
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Franck Belton · il y a
Merci :)
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Olivier Descamps · il y a
Le plaisir de la relecture. Je revote. Bonne finale !
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Viviane Fournier · il y a
Oh super lecture que je découvre ...un cynisme élégant qui glisse joliment jusqu'au point final ... j'ai adoré !
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Franck Belton · il y a
Merci à vous :)
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Orane CP · il y a
la mocheté du destin, faut bien s'en remettre ! allez, encore un p'tit siouplait...
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Ralph Nouger · il y a
Je relis ce texte avec plaisir. Mes voix.
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A. Sgann · il y a
Bonne finale !
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Franck Belton · il y a
Merci !
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CATHERINE NUGNES · il y a
joliment conté. Vous avez mes voix. Bonne finale
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Franck Belton · il y a
Merci à vous :)
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Mary Benoist · il y a
J'ai sûrement déjà voté mais je revote.

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