Quoi de neuf,Doc ?

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j'ai toujours aimé écrire. Depuis 2015, grâce à Nathalie et les ateliers "écrire...& compagnie" je m'amuse et je partage avec d'autres mon amour des mots et de la construction d'un texte, d'un  [+]

I- Le docteur 

Voilà des jours, des mois que rien ne sortait de l’ordinaire.
Des rhumes, des gastros, des déprimes, bref la bobologie commune.
Parfois une bonne engueulade entre mère et fille ou un vieux couple qui cherchait un spectateur pour tromper leur propre ennui animaient mes longues journées de consultation.
Las, je me levais pour raccompagner Odile qui était venue récupérer son ordonnance mensuelle de placebo.

- Ah docteur, vous êtes tellement gentil, si si, vous êtes gentil, tout le monde le dit que vous êtes gentil. Et puis vous nous écoutez et vos médicaments sans... truc actif là... 
- ... principe actif, Odile 
- oui, c’est ça, c’est formidable vraiment, pas d’effet indésirable, vous savez bien que j’ai toujours des effets indésirables moi, parce que je lis les notices et grâce à vous qui êtes si gentil... 

Et c’est plus fort que moi, j’ai encore décroché.
Je m’en veux après mais je n’y arrive plus.
Même Odile... Elle est pourtant attachiante cette dame avec son anxiété franche du collier, si bien chevillée au corps et à l’âme que pendant quelque temps, elle a su tenir éveillé mon intérêt avec son débit de mitraillette et ses attentes inhabituelles.
Je me rappelle de notre première rencontre : elle voulait un arrêt maladie pour suspendre un moment ses soins à l’hôpital psychiatrique du coin ; ça stimule une demande pareille !
Enfin quelqu’un digne de mon attention, avec une pensée qui sort des sentiers battus...
Mais la routine nous a rattrapés, encore, et Odile aussi s’est fait avoir par ma fichue gentillesse.
C’est elle le problème: dès qu’ils me disent que je suis gentil, je me détache, je flotte un peu et... je m’ennuie.
J’ai essayé d’être méchant, je n’y arrive pas.
Les gens m’intéressent, ils doivent le sentir.
On se retrouve, proche, trop peut-être... et ensuite je comprends.
Je les aide à comprendre aussi et alors, c’est terrible, je deviens gentil.
Bien sûr, au début, j’étais en colère.
Contre moi d’abord, contre eux ensuite ; j’ai analysé, débattu avec mes patients sur le sujet, me suis défendu (quelle absurdité de se défendre contre la guimauve des bonnes intentions, on s’en sort pas, c’est collé partout,on en a plein la bouche et ça ne passe pas, rien à faire) et au final, j’ai laissé faire.
Le problème, c’est que maintenant, plus rien ne m’intéresse, même les élucubrations d’Odile.

Patient suivant, le dernier prévu aujourd’hui, un nouveau.
Rien de remarquable à première vue : la trentaine, ni grand ni nain, ni laid ni beau, monsieur Rien à Signaler, je ne prévois donc rien. Malheureusement, à force de ne rien attendre de la vie, on devient pessimiste, on perd de sa capacité créative, on s’anéantit à petit feu.
C’est donc avec un sourire fatigué que je le fais entrer dans mon bureau, lui propose de s’asseoir et lui pose ma question d’ouverture :
- Que puis-je faire pour vous ?


II- Le patient 

C’est Mathilde qui m’a donné cette adresse.
Chère Mathilde, comme elle s’inquiète pour moi.
Ça m’ennuie de la troubler ainsi et l’ennui rime avec gris.
Je suis dans ce brouillard permanent depuis des mois.
Elle est la seule à être colorée dans un monde de brume, elle est mon bouquet de fleurs des champs, celle qui donne encore un soupçon de nuance dans cette absence de vie.
Quand elle m’a parlé, ses belles couleurs ont commencé à se faner et là, j’ai eu peur.

- Va voir mon docteur Guy, s’il te plaît, tu verras, il est gentil, il t’aidera, j’en suis certaine. 

Et me voici dans son cabinet.
Il ne paye pas de mine le docteur de Mathilde.
Il est gris clair, avec des nuances de bleu sur les bords.
Ça lui donne un côté irradié qui ne me déplaît pas, qui interroge.
Enfin, c’est lui qui m’interroge.

- Que puis-je faire pour vous ? 
- rien, probablement...
-  Ah, très bien, ça c’est facile, je sais faire, dit-il en se calant dans son fauteuil.
Après avoir jeté un coup d’œil à sa montre, il croise les doigts sur son ventre et ne bouge plus.
- euh... 
- Oui ? 
- On m’a dit que vous pouviez m’aider mais... 
- Mais... ?
- Mais j’ai perdu tout espoir voyez-vous. 
- Ah ! Nous y voilà.
Mmmmh...
Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? 
- Pardon ? 
- L’espoir, quand l’avez-vous pour la dernière fois ? Essayez de vous souvenir. Il faut remonter le fil des événements, savoir où vous étiez, ce que vous faisiez... Si ça se trouve, vous l’avez bien rangé, si bien rangé que vous ne savez plus où mais on va trouver ensemble ! Vous êtes sûr d’avoir bien cherché ? Fouillé dans les placards, soulevé les coussins, regardé sous le lit ? Vous avez essayé Saint Antoine de Padoue ? Il paraît qu’il retrouve tout. Parce que... 
- Aaah ! 

J’ai crié. Premier surpris, je suis resté bouche ouverte, totalement submergé par son discours aussi absurde que désinvolte.
- Vous vous moquez et ça ne m’amuses pas ! 
Interloqué, je le scrute et rajoute :
- Cependant, vous êtes surprenant, vous changez de couleur, vous êtes orange maintenant. 
- Orange ? Et c’est moi qui vous étonnes ? Parfait ! Puis-je vous demander la couleur que vous perceviez en arrivant ? 
- Couleur d’ennui, comme tout ce qui m’entoure aujourd’hui , soupirai-je doucement.

Il m’a regardé longtemps puis il a pris une grande inspiration... comme si cela faisait longtemps qu’il tenait une apnée ; un arc-en-ciel s’est lentement composé autour de lui et il a repris :

- Je pense que nous pourrions bien travailler ensemble, pour un bénéfice mutuel. Seriez-vous d’accord pour revenir demain ? 

Médusé autant que fasciné par l’aura unique de l’énergumène, je m’écrie :

- Mathilde s’est trompée, vous n’êtes pas gentil mais complètement fou ! 
- Aaah ! 

Là, c’est lui qui a crié.
Puis il a ri, d’un rire si formidable qu’il a gonflé, gonflé, jusqu’à emplir toute la pièce d’un beau vert tendre.
J’ai pu lui sourire.
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