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Sourire

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On l’avait prénommé Quicky parce qu’il courait vite. Bien plus vite que ses congénères. Dès le départ il prenait la tête du groupe, ensuite il semait ses copains et sillonnait la petite ville tout le jour, faisant halte au réverbère dans les seules situations d’urgence, quand les autres musaient, folâtraient ou s’aimaient derrière les portes cochères.
C’était le dernier d’une portée de chiots noirs et blancs à poils ras, une sorte de corniaud dont l’oreille droite cassée n’avait jamais voulu se redresser, une marque de fabrique, son identité. Inconscient de sa particularité, l’innocence ajoutait à son charme.
Dès que ses maîtres partaient travailler, Quicky rampait sous le grillage des voisins et s’en allait courir la rue. Le flair légendaire du baroudeur en mal d’aventures lui permettait de visiter chaque quartier sans que jamais il se perde. Pour déjeuner, il se nourrissait d’un os tombé de l’étal du boucher ou d’un reste d’entrecôte dans les poubelles d’un restaurant huppé, repéré à quelque encablure de son domicile.
Mine de rien, le soir il retrouvait le chemin de sa niche. L’air dégagé, il sautait au cou de monsieur dès qu’il ouvrait le portail et léchait la main de madame en sautillant.
Le dimanche on le sortait en forêt, apitoyé par sa prétendue sédentarité, son besoin d’exercice et d’évasion. Il jouait alors à s’enivrer de grand air, jappait, bondissait et reniflait mulots et hérissons avec enthousiasme, s’égaillait sur les chemins boueux pour le plus grand plaisir de ses maîtres qui, au retour, le baignaient à grande eau dans le tub aménagé à cet effet.
Tout un chacun semblait satisfait de sa vie.
Un matin d’hiver, la neige n’avait cessé de tomber au cours de la nuit, figée dès l’aube par une bise glaciale. Quicky prit le départ comme à l’accoutumée. Frissonnant mais tenaillé par la curiosité, faisant fi du thermomètre descendu sous la barre du zéro. Il avait en tête une zone encore inexplorée, un entrelacs de ruelles sombres dont il échafaudait le plan depuis plusieurs semaines. Il ne pouvait remettre son projet et démarra. De ses pattes ankylosées par le froid mordant, il ôta la neige agglomérée sous la clôture, dérapa sur une flaque verglacée, s’affaissa sur le train arrière comme un poulain qui vient de naître, se redressa et trouva enfin son rythme de croisière.
Ses copains étaient restés au chaud et Quicky se grisait d’être le roi du monde. Il allait, la truffe au vent, insouciant et libre, sa vigilance s’amenuisant au fur et à mesure qu’il avançait vers l’inconnu. Bientôt il s’aventura vers la banlieue encore vierge des souvenirs qu’il ne tarderait pas à se fabriquer.
On ne pouvait distinguer la route du trottoir tant le givre recouvrait l’ensemble de la chaussée. Tout était blanc, uniformément blanc. Un paysage de Sibérie, les vastes plaines du grand nord canadien, la banquise peut-être avant qu’elle ne fonde.
Au carrefour de deux avenues, une voiture émergea du brouillard ocré d’un jaune sépia, le vrombissement du moteur étouffé par la ouate. Elle ne roulait pas vite, le chauffeur était prudent mais Quicky ne sut évaluer la distance de freinage sur sol glissant et traversa au mauvais endroit, au mauvais moment. Le conducteur ne put redresser son véhicule sur la patinoire improvisée et s’encastra dans le feu rouge auprès duquel Quicky se soulageait, fichue prostate !
Le chien, blessé à la patte arrière droite, dut être amputé.
Ses maîtres financèrent les soins sans rechigner, mais après la convalescence de leur compagnon, ils se trouvèrent désorientés, ne sachant comment occuper les fins de semaine, affublés d’un animal à trois pattes. Finies les balades dans les bois, les courses effrénées à travers monts et vallons. Terminées les randonnées dominicales qui ponctuaient leur vie. Feu le sport qui les maintenait en forme.
Alors ils abandonnèrent Quicky à la SPA pour en prendre un autre, un entier à quatre pattes qui leur sauterait au cou le soir sans boiter, un dont ils n’auraient pas honte devant les voisins déjà furieux de la détérioration de leur grillage.
Quicky déprimait dans son chenil. Lui qui aimait tant vivre sa vie, n’attendait que la mort. A peine si un souffle d’espoir effleurait sa truffe lors des journées portes ouvertes, lorsque les visiteurs affluaient en quête d’une peluche à emporter. On passait devant sa cage sans même un regard pour cette drôle de bête bancale à l’oreille cassée. Son déhanchement insolite suscitait rires gras, sarcasmes ou pire, une feinte indifférence.
L’animal se désespérait, refusant toute nourriture au point qu’il fallut le perfuser. Il ressassait ses virées d’antan et s’attristait de ce qu’il était advenu des pérégrinations du fringant quadrupède, rencontres insolites et paysages bigarrés. Les soigneurs l’encourageaient à faire son deuil de sa vie de chien passée. Peine perdue, Quicky se laissait mourir.
C’est alors qu’un certain dimanche, une famille passa devant sa cage. Il était tapi au fond, l’œil torve et le poil terne. Le père voulait poursuivre son chemin mais le fils ne l’entendait pas ainsi. Il hurlait que c’est celui-là qu’il voulait, tout de suite, sinon il tomberait malade, comme l’année dernière. Le visage inondé de larmes, il tirait sur la manche du père et implorait sa mère.
Elle sourit à son mari.
On ouvrit la porte.
Le petit garçon se jeta sur Quicky, l’enlaça, l’embrassa. Le chien se releva comme il put, lécha le gosse qui riait à gorge déployée. Quicky aussi souriait, un subtil frémissement des bajoues assorti d’une étincelle dans le regard.
Ces deux-là avaient un air de famille. Les cheveux noirs et le teint clair de l’un se confondaient avec le pelage tacheté de l’autre. La même joie de vivre et la tendresse au fond du cœur.
Et quand il marchait, l’enfant boitait, un effet de la prothèse qu’on venait de lui poser.

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Joue-flue · il y a
Mon soutien aussi
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Anne Marie Menras · il y a
Illustration très émouvante du cas des animaux abandonnés au début des vacances ou si l'animal devient trop gênant pour ses maîtres !
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Kristy · il y a
On fond devant Quicky. Mon soutien à nouveau.
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Fred Panassac · il y a
Les humains sont bien versatiles avec leurs animaux en forme de faire-valoir. Heureusement, souffrances semblables savent se reconnaître et s’entraider. Une démonstration émouvante et bien pensée.
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Atoutva · il y a
Une bête est le meilleur compagnon de l'homme. Histoire bien émouvante qui heureusement se termine bien.
je vous propose mon lierre, si vous avez le temps, http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-lierre-1

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Marie Amina B · il y a
Très jolie histoire avec un "happy end" Bravo :-)
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Marie · il y a
Très belle histoire, une larme a même perlé au coin de mon oeil. Très émouvant. Encore bravo pour vos écrits.
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Sourire · il y a
Merci, Marie, ne pleurez plus, Quicky a trouvé une famille...
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Marie · il y a
Oui, et je l'espère heureux !
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Michel Allowin · il y a
Belle histoire, délicate
Toujours un beau talent

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Newone · il y a
Votre histoire est très émouvante et très bien écrite, bravo!
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Brunoh · il y a
J'aime bien ces histoires croisées et m'a rencontré de 2 destins. Mes voix. Peut être aimerez vous " le champion qui regardait le paysages en lice pour Short Paysages...
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