2
min

Qui nous avions été

Image de G. Ancolies

G. Ancolies

2 lectures

1

J’étais dans la rue. Je n’avais rien, nu. Plus de poches, plus de téléphone, plus de pièces d'identité, plus de carte bleue. Sauf mon bébé, mon garçon, nu dans mes bras. Je ne savais pas où j’étais. Je savais d’où je venais. De chez mon pote Zox. Le dealer, le crade. Mon musicos préféré chez lequel j’avais été mettre la dernière main à mes dernières chansons rock. Maintenant j’étais dans la rue. Avec mon bébé nu. Qui commençait à prendre froid. Souvent je tombais, mais dans ma chute je le protégeais. Je me relevais, le soir tombait. Mon bébé, il avait de plus en plus froid mais il avait toujours confiance en moi. Je ne savais pas où j’allais. Je devais rentrer chez moi mais je ne savais pas où. Je serais bien retourné chez Zox pour qu’il m’aide, mais là-aussi j’étais perdu. Je ne savais plus où c’était, où j'étais. Je ne reconnaissais rien, les rues, les noms des rues. Je tombais encore, protégeant mon bébé. Je décidais d’aller chez mes parents morts. C'est ça, j'allais retourner chez mes parents morts. Mon père travaillait dans une usine d'extrême-droite de fabrication d’éponges. Et moi je serai l'intermédiaire entre des producteurs de viande et des boucheries de gros. J’allais payer très cher je le savais. Je ne savais pas où étaient mes parents morts. Je cherchais dans ma mémoire un vieux numéro de téléphone. Un téléphone mort. En vain. Alors ne me restait qu’à interpeller les passants. La police, appelez la police s’il vous plaît. Mais mes lèvres refusaient de bouger, et les passants étaient indifférents. Non, en fait ils avaient peur. Tu vas voir, disais-je à mon bébé, on va rentrer à la maison, on va retrouver Maman, on va retrouver tante Maria. Tu l’aimes bien tante Maria hein ! J’interpelais les passants, appelez la police, pour qu’ils viennent nous chercher, moi et mon bébé. Je savais que s’ils le faisaient, ils m’enfermeraient mais mon bébé serait sauf. Mais aucun passant ne s’arrêtait. J’entrais dans un bar, mon bébé dans mes bras. Appelez la police. Police. Je n’arrivais pas à articuler. Ils s’en foutaient. Ils étaient pressés. Même dans le bar ils étaient pressés, ils n’écoutaient pas. Là aussi ils avaient peur. Il n’y avait pas de différence entre ce bar et la rue. Le bar était dans la rue, la rue était dans le bar. J’espère que quelqu’un entendra mes dernières chansons avant qu’elles ne meurent je me disais. J’étais dans la rue. Nu. Mon bébé dans les bras. Nu. Il devenait de plus en plus mou dans mes bras. Il s’effilochait, il était blafard, la vie le quittait. Il m'aimait. La nuit tombait. Je ne pouvais plus le sauver. Nous allions mourir dans la rue de la nuit et nul ne saurait jamais qui nous avions été.
1

Vous aimerez aussi !

Du même auteur