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Quelques notes de pluie

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Courmaline

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L’impact des gouttes sur le métal lui était devenu insupportable. Je m’appelle Daniel, je m’appelle Daniel. Il se rappelait lorsqu’il avait perçu le bruit de la première goutte. Sorti du vacarme qui n’avait cessé d’enfler à l’intérieur de son crâne, l’écho d’un son pur, transparent comme l’eau claire, lui avait procuré une immense sensation d’apaisement. Puis, après la première goutte, il y en avait eu une autre, et encore une autre et peu à peu, elles s’étaient mêlé harmonieusement, une musique qui s’était immiscée, imposée en lui. Certaines à la tonalité plus grave, plus profonde, d’autres légères, comme si au lieu de s’écraser sur le métal, elles avaient au contraire cherché à s’élever dans les airs. Et de là, lui était né ce refrain lancinant qui, maintenant, ne le quittait plus. Je m’appelle Daniel ! Ces mots s’étaient imprimés sur les notes et il se les était tant répétés qu’il n’était désormais plus possible pour lui de leur échapper.
Ouvrir les yeux. Fermer les yeux. Les ouvrir, les fermer. Rien ne pouvait les arrêter. C’était là, désormais, en lui. Et chaque goutte qui tombait ravivait la douleur qui le transperçait de part en part.
Depuis combien de temps cela durait-il ? Il ne savait le dire. Lorsqu’il émergea la première fois au seuil de sa conscience, il avait aperçu une lueur au-dessus de lui mais tout ce qui l’entourait, toutes les sensations qui l’envahissaient lui semblaient étrangères. Et l’effort qu’il avait du fournir pour tenter de les identifier avait eu raison de lui. Combien de temps s’était-il écoulé avant que de nouveau, il parvienne à sortir des ténèbres ? Aucune idée. La lueur était toujours présente et c’est là que la première goutte était tombée. Il en avait conclu qu’il devait faire jour et qu’il pleuvait sans doute.
Et puis, un temps plus tard, longtemps après, alors que les gouttes continuaient de chanter leur inlassable ritournelle, la lueur avait disparu et n’était plus jamais revenue.
Sylvie, qui lui souriait dans la lumière du matin. Cette image dansait soudain devant ses yeux. Sylvie, sa femme. Paul et Hattie, ses enfants. Paul, à qui il avait promis une partie de foot dans le jardin au retour du travail. Hattie, qui s’était pendue à son coup, en lui faisant son bisou préféré, son bisou du matin, le bisou chocolat. Il franchissait le seuil de la maison, s’installait au volant, jetait un coup d’œil dans le rétroviseur intérieur et essuyait la trace que les lèvres chocolatées de sa fille avaient laissé sur sa joue.
Sylvie, Paul, Hattie ! Pourquoi étaient-ils là, avec lui, tout à coup, aussi soudainement alors qu’il était prisonnier, impuissant à savoir où il se trouvait, depuis combien de temps, doutant même parfois d’être encore en vie ? Sylvie devait être morte d’inquiétude qu’il n’ait pas donné de ses nouvelles. Les choses, les pensées se ruaient dans son esprit, sans cohérence, sans maîtrise de sa part. Elles s’imposaient à lui ! Des flashes, des visions, des hallucinations peut-être ? Sylvie devait être en colère aussi. Pourquoi n’appelait-il pas, lui qui avait toujours son smartphone à portée de main ? Son smartphone, dans la poche droite de sa veste. La poche droite de sa veste, c’était bien cela ! Sa droite, son bras droit. C’était étrange comme son corps semblait lui avoir échappé tout entier. Il pouvait sentir sa tête, qui ne cessait de ressasser « Je m’appelle Daniel », au fur et à mesure que les gouttes s’égrenaient quelque part au-dessus de sa tête. Sa tête, avec ses oreilles, ses yeux qui s’évertuaient à voir sans arriver à distinguer la moindre chose que le noir le plus profond. Se souvenir, raisonner. En-dessous de sa tête, il y avait son cou. Il lui en coûta un effort de concentration intense mais il le sentait désormais ce cou. Maintenant, les épaules ! Elles étaient là, les deux, la gauche, la droite aussi. L’épaule droite, en descendant, il y avait donc son bras. Il éprouva plus de mal à le sentir mais maintenant il en avait la certitude, il le sentait. Venait ensuite le coude, donc. Il pouvait être droit, plié peut-être. Epuisé, il ferma les yeux un instant. Un flot d’images vint se coller à ses paupières. Des silhouettes d’hommes et de femmes inconnus, des visages aux contours flous, tous s’agitant en tout sens. Il rouvrit les yeux et se concentra de nouveau, éloignant de lui ces présences indésirables.
Il en était au coude. Peut-être le sentait-il, bien que quelque chose lui semblât inhabituel. Il parvint à se persuader que son coude était bien là où il devait être. En toute logique, en-dessous de son coude se trouvait son avant-bras. Rien, aucune perception, le vide.
Fermer les yeux, se concentrer et les rouvrir. Découvrir que la seule volonté ne suffit pas. Impossible de soulever de nouveau les paupières avec le poids de ces images qui défilent. Et, au-delà de la ritournelle qui l’envahit, une lame de fond sonore qui semble vouloir l’engloutir entièrement.
Des bouches déformées par des cris stridents, des yeux désorbités sous la douleur inaudible et l’écran de ténèbres qui se craquèle de couleurs fulgurantes, jaune, rouge, enserrées dans un voile grisâtre, épais et poisseux. « Je m’appelle Daniel ». Retrouver la légèreté du martèlement des gouttes telle qu’il la connaissait, sans savoir ni comment ni pourquoi. Le sourire de Sylvie, la mine espiègle de Hattie, l’air bougon de Paul pour chasser ces images qu’il ne veut pas voir, l’image d’un corps de femme propulsé dans les airs comme un ballon de baudruche dont on aurait lâché la ficelle. Le sourire de Sylvie, rouvrir les yeux, entendre les gouttes. Je m’appelle Daniel. Au fur et à mesure qu’il se concentre sur cette musique, les images s’effacent, la douleur s’atténue.
Le calme est revenu. Je m’appelle Daniel, je m’appelle Daniel, je m’appelle Daniel. Voilà la chanson retrouvée, rythmant le temps à sa façon. Ne plus lutter contre elle, la laisser le bercer indéfiniment.
Il pourrait dormir. Peut-être dort-il d’ailleurs, les yeux ouverts ! Juste le bruit des gouttes dans l’obscurité qui l’entoure. Dormir indéfiniment.
Tout à coup, un grondement qui en rappelle un autre, celui de la terre qui s’ouvre sous lui, sous son poids, cette terre qui l’avale quand tout devient chaos autour. Et la lumière qui jaillit, insupportable à ses yeux fatigués, usés, meurtris. Le bruit des gouttes a cessé. Les paupières fermées, il cherche à le retrouver mais n’y parvient pas. Quelque chose a changé ! Il le sait, il le sent. La douleur dans sa poitrine, le visage parcouru de fourmillements comme si on voulait en arracher la peau, l’aveuglement derrière les yeux fermés qu’il se refuse à ouvrir.
Dans une infime seconde, une vibration quelque part, près de lui, sur lui. Il ne sait pas. Et la musique, le boléro de Ravel, qui vient crever le silence. Le boléro de Ravel ! Sa musique préférée. Est-ce là le début de son voyage pour une longue éternité ?
« Oh, putain ! Viens voir ». Une voix, des bruits étranges. « Oh, merde ! Je vais chercher du secours ». Une autre voix, puis la première à nouveau. « Monsieur, m’sieur, vous m’entendez. M’sieur, est-ce que vous m’entendez ? ». Une voix inconnue. Quelque chose qui touche son visage, comme une brûlure. Ses lèvres s’entrouvrent pour crier mais aucun son ne sort. « Putain, M’sieur, si vous m’entendez, ouvrez les yeux ! ». Le boléro de Ravel résonne de nouveau. Son téléphone portable. Il se souvient maintenant. Ouvrir les yeux. Ses paupières sont si lourdes que cela lui demande un effort inouï. Un visage, penché sur lui avec un casque en plastique rouge. La lumière du jour, de la terre, des morceaux de bitume, une roue de voiture, tout se mêle. L’autre voix est revenue. « Ca va aller, M’sieur, les pompiers arrivent ». Un silence. Les deux hommes échangent un regard qui quitte son visage, glisse sur lui. Dans un murmure étouffé, la voix reprend : « Oh, nom de Dieu ! Les pompiers arrivent, M’sieur. Tenez bon ! » Tenir bon ? A quoi ? A la mort qui s’en va, à la vie qui revient, à l’horreur qui l’attend dont il ne sait rien encore !

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Arlo G · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
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Patrick Peronne · il y a
Un ttc qui tient en haleine et qui réserve une fin surprenante. Bien construit, bien écrit... réussi. Mon vote. Mon Court et Noir (1 mn) est à votre disposition.
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Courmaline · il y a
Merci à Philshycat, SakimaRomane et Geny pour ces commentaires élogieux qui me vont droit au cœur :)
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Philshycat · il y a
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SakimaRomane · il y a
Belle écriture et bon suspens :)
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Geny Montel · il y a
Beaucoup de suspense et une chute inattendue ! Bravo Courmaline !
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Courmaline · il y a
Merci pour ces commentaires sur un texte qui laisse effectivement à chaque lecteur le loisir d'y projeter ses propres interprétations... sur lesquelles je ne lèverai pas le voile :)
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Arlo G · il y a
Excellent texte sur l'angoisse insupportable et insurmontable de l'inconnu, de l'après. Bravo. Les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" retenu pour le prix été poésie. Bonne journée à vous
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Joëlle Brethes · il y a
Une belle écriture pour un texte où l'on suit les pensées angoissées (et angoissantes) d'un homme victime : d'un acte terroriste ? D'un accident quel qu'il soit ? Mais qu'importe : bravo !