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Quel joli mois

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Magalaïka

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Léonie et Constant ont le cœur trop serré pour apprécier ce joli temps de septembre dont les rayons de soleil enflamment l’horloge de la gare.
— Je reviendrai, comme les hirondelles, promet Constant.
Léonie tient son bras levé jusqu’à la courbe qui emporte celui de Constant vers l’horizon tracé par les rails. Le portable du jeune homme est chargé de photos, dont l’une faite par des touristes américains. « Beautiful. Wonderful. You, top model ? » ne cessait de répéter le sexagénaire au tee-shirt bariolé. L’épouse, amusée, tapotait le bras de son mari. Elle lisait, dans le regard du compagnon de Léonie, un début d’agacement.
— Tu es jaloux ? avait demandé Léonie en l’embrassant.
Constant jaloux, c’était la preuve irréfutable de son amour.
Ils ont passé une semaine à échanger des regards et des sourires. Sur la plage, où il travaille comme serveur chez Bob, elle vient s’asseoir non loin du bar, seule ou avec ses copines. Elle suit des yeux le regard des femmes, jeunes filles ou femmes mûres, sur ce beau jeune homme aux yeux clairs et cheveux blonds courts et frisés. Il n’a pas le corps travaillé par le bodybuilding, mais il est mince, presque maigre. Le soir, dans son lit, elle suit en pensée la ligne étroite des hanches, le buste long, les reflets sur la peau hâlée. Pour rien au monde elle n’esquisserait le premier geste, la première parole. Seul un sourire timide à ce beau garçon comme il y en a des dizaines sur cette plage de Saint-Jean-de-Luz. Lui, il a quelque chose en plus, ou en moins, elle ne saurait dire quoi.
Le soir du 14 juillet, quand elle l’aperçoit, à quelques mètres d’elle, dans l’obscurité de la nuit que les fusées éclaireront bientôt, elle sait. Ce soir, il osera.
— J’habite en Lorraine. Pas d’océan, pas de mer, peu de soleil. Mais de jolies filles, comme ici, plaisante-t-il après quelques mots échangés.
Elle abandonne très vite ses copines éberluées, pour une soirée qui passe trop vite. Il la raccompagne jusqu’à sa maison, sans avoir tenté le moindre rapprochement.
— Tu as de la chance de vivre ici. Chez moi, c’est plus triste.
Elle a seize ans, lui vingt-quatre. Intimidée par ce garçon, étudiant à l’université depuis plusieurs années, elle se sent, puérile, naïve, inculte, quand il lui parle du latin et du grec, deux langues qu’il veut enseigner. Elle n’a rien à lui raconter en retour à ses explications sur la civilisation grecque, les empereurs romains, dont il parle avec passion.
— Surtout, dis-moi si je t’ennuie avec mes histoires anciennes.
Elle se serre tout contre lui. Dès qu’ils sont ensemble et seuls, elle lui demande de raconter Antigone, Ariane, Pénélope.
Le train a disparu au loin.
— À bientôt, a crié Constant, en agitant une dernière fois sa main qui envoie un baiser.
L’effervescence des premières semaines de la rentrée est ponctuée d’une carte hebdomadaire. Ils ont décidé de correspondre par voie postale. L’écriture de Constant est belle, les courts textes emplis d’affection. Constant travaille dur à son mémoire de fin de cycle. Il a prévenu Léonie, pour justifier par avance son manque de temps à lui écrire. À Noël, elle reçoit une carte accompagnée de ses vœux pour le nouvel an. Elle s’inquiète de l’absence de réponse à ses lettres hivernales. Au printemps, elle s’affole de son silence. Aurait-il changé de cité universitaire ? Ses lettres lui arrivent-elles encore ? A la fin du mois de mai, une carte laconique calme la douleur jaillie de son cœur et de son corps torturé : « Serai là une semaine seulement en août. Je t’embrasse ». Le mois d’août s’enfuit, sans lui.
Septembre est revenu. Désormais, Léonie en déteste les couleurs chaudes, la douceur de ses journées d’arrière-saison. Elle songe à cette chanson mélancolique que chante sa mère :
Ce soir nous sommes septembre
Et j’ai fermé ma chambre
Le soleil n’y entrera plus
Tu ne m’aimes plus
Léonie se lève, tire les volets, ferme la fenêtre de sa chambre, tourne la clé de la serrure, s’allonge sur son lit, dans l’obscurité. Le fil qu’elle a déroulé entre elle et Constant était fin, mais lui semblait assez solide pour résister à douze mois de séparation. Jour après jour, nuit après nuit, elle a tissé de ses silences le linceul sur lequel elle abandonne chaque soir son jeune corps déjà meurtri. L’espoir lui était revenu un matin du mois de juin. Plus qu’un signe, une présence. Un bonheur fulgurant qui succédait, dans la douleur, au chagrin des mois passés. Ce bonheur n’a pas résisté au désespoir plus fort que l’amour même des siens. Il s’est enfui, abandonnant un petit être de chair et de sang dont la vue est devenue insupportable à Léonie.
Après la honte, les reproches, les désaveux, les pleurs, la maison a retrouvé la joie dans les couches, les odeurs de lait, les caresses. Seule l’indifférence de Léonie jette un voile sombre sur le berceau blanc. Sa mère, craignant un maléfice, a ordonné à sa fille de s’en écarter définitivement. En secret, avec son mari, elle envisage pour leur fille un placement en milieu hospitalier.
M’endormir pour toujours ! prie Léonie. Ne plus entendre ces pleurs, ces comptines, ces bisous, ces éclats de rire. Ne plus lire cette tendresse qui suinte de leurs yeux, de leur peau. Ne plus respirer ces odeurs de crèmes, de couches sales. Dormir. Mourir.
— Léonie ! Léonie ! Je t’en supplie, ouvre. Dépêche-toi.
Qu’ils me laissent en paix.
— Léonie, par pitié. Elle ne va pas bien. Il faut l’emmener à l’hôpital. Oh mon Dieu. Ouvre.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— La petite. Elle étouffe. Elle est brûlante. Vite. Aide-moi.
La mère de Léonie, silencieuse, entoure de son bras les épaules de sa fille. Au-delà, des sirènes qui se fraient un passage dans les avenues, elle écoute battre son cœur à l’écho de celui de sa fille courbée sur le lit entouré de tuyaux. Sans les entendre, elle sait les murmures de tendresse tus pendant de longs mois, les mots d’amour gardés pour un autre. Ils caressent maintenant le petit corps entouré d’uniformes blancs.

PRIX

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Partner · il y a
Vous nous donnez le soleil et la pluie, le vent et les nuages.
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Didier Lemoine · il y a
Bon texte. Mes voix pour vous. Si cela vous tente, vous pouvez visiter "La princesse Alexandra", en route pour le prix IMAGINARIUS. Peut-être même aurez-vous envie de voter pour elle. Commencez par lire cette petite histoire. C'est ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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Jean Calbrix · il y a
Une amour de vacances qui porte ses fruits et que le partenaire refuse d"assumer. Merci, Magalaïka, de nous avoir si bien conté la douleur et le désespoir de Léonie. Vous avez mes cinq votes.
J'ai un sonnet qui devrait ne pas vous déplaire : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous

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Flore · il y a
Belle histoire, bien contée, on partage la déception de Léonie, une paternité et un amour délaissés, une douleur que seul l'amour pour sa fille pourra panser. Bravo.
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Alcopette · il y a
Une très belle histoire d'amour, de souffrance d'amour, amour d'un "Prince Charmant" de vacances avec une fin à l'opposé des contes de fée.
J'aime beaucoup la fin qui ouvre enfin sur la vie, la vraie vie.

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Ratiba Nasri · il y a
Une magnifique histoire bien construite. Le drame des adolescentes qui se retrouvent maman avant l’âge. La fin est bouleversante.
Une invitation à soutenir ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1 Merci.

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Magalaïka · il y a
Les chats sauvages !!! Ils sont bien loin, mais la romance, oui, est toujours la même. Merci de votre appréciation.
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Gilles Wagner · il y a
Crois-tu qu'après un long hiver notre amour aura changé ? La chanson des chats sauvages est bien mièvre à côté de ce texte très bien écrit et mené jusqu'au dénouement... Bravo.
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Gilles Wagner · il y a
ça marche !!!!!
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Magalaïka · il y a
Pourriez-vous être plus précis SVP ?
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