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Que l'aube accompagne nos pas

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Desdemona

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Ils avaient prévu de passer à l’action à l’aube, quand les lueurs naissantes du jour éclairaient encore à peine les alentours. Tout avait été planifié avec soin, pour leur permettre de s’échapper de ce lieu ignoble. Les servants seraient tout juste levés et occupés, les maîtres de la maison en train de ronfler tranquillement dans leurs lits. Alors, William pourrait s’enfuir avec son amour pour ne plus jamais revenir. Il ne se retournerait pas une fois, laissant derrière lui un pan de sa vie. Mais sans regrets.

Il avait rencontré la stupéfiante Mélusine durant l’une de ses promenades dans les bois environnants le manoir. Suivant les murmures d’un des nombreux ruisseaux, un sac contenant son déjeuner et un livre à l’épaule, il l’avait vue pour la première fois. Elle avait de longs cheveux bruns et les quelques mèches qui n’étaient pas réunies en tresses s’enroulant autour de sa tête cascadaient sur ses épaules. Assise auprès de la berge sur un coin d'herbe illuminé, elle portait une robe d’été bleu clair brodée de fleurs et un tablier à la poche remplie de fraises des bois.

Il ne chercha pas à masquer sa présence, elle l’avait clairement entendu arriver, son visage tanné par le soleil était tourné vers lui. Ses traits avaient pris une expression défiante et elle avait un peu bougé, pour se lever plus vite si le besoin se faisait sentir. Timide, incertain de comment l’approcher, il s'arrêta à quelques mètres d’elle.

“Eh bien, qui est là ? Montrez-vous !” la voix claire mais assurée de la jeune fille résonna dans l’air et il fit un pas en avant malgré lui.

“Bonjour Mademoiselle, je suis désolé de déranger votre repos... Mais ce sont les terres de mon père, et s’il apprends que vous vous- y êtes rendu, il vous fera punir. Je vous en prie, faites attention, je préférerais ne pas avoir à assister une fois encore à ses sanctions disproportionnées.” plaida-il, s'approchant encore de quelques pas.

C’est avec cet échange que commença son amitié avec Mélusine, un amitié qui deviendrait peu à peu amour naissant. Cela faisait déjà trois ans qu’ils s’étaient rencontrés, et bien qu’il y ai eu des disputes et des moments d’incertitude il savait maintenant qu’elle était celle qu’il voulait marier. Il voulait pouvoir manger un repas avec elle sur une table, pas juste grignoter sur le sol. La voir peu importe le moment de la journée, entendre son rire. Il rêvait de se réveiller à ses cotés chaque matin et de pouvoir se dire que ce serait comme ça jusqu’à la fin de leur vie.

Mais leur amour devait rester caché, car son père refuserait leur union. Il avait beau ne pas être l’aîné, l’héritier, il se devait tout de même de marier une jeune fille de bonne famille. Pas la fille d’un forgeron. Pas une femme au caractère fougueux, au visage bruni et taché de suie, avec des muscles impressionnants et les mains calleuses et brûlées par les forges. Pas une femme attirée par l’inconnu, qui serait devenue chevalier, ou tout autre métier respirant l’aventure si elle l’avait pu. Elle n’était pas faite pour rester à la maison sagement, accueillir les invités et avoir un enfant tous les deux ans.

Oui, même si leur mariage avait été approuvé, une vie comme cela l’aurait détruite. Alors, inspirés par les romans de voyage qu’il aimait tant, par les légendes et les rumeurs qui couraient parfois le village dont elle était originaire, ils avaient mis en place un plan.

Ils comptaient s’enfuir vers la cote, là ou personne ne les reconnaîtrait, se marier et vivre comme ils le souhaitaient. Certes, c’était risqué et s’ils étaient découverts tout serait perdu, mais William allait bientôt être marié à la fille d’un des amis de son père et le temps manquait.

Alors, le matin du jour ou leur vie changerait de façon définitive, le jeune homme attrapa le sac qu’il avait préparé au cours des derniers jours, et sortit par une des portes de derrière, celles utilisées par les servants. Ses cheveux habituellement attachés en une queue de cheval basse tombaient librement sur ses épaules. Sa nourrice, la seule qui connaissait ses secrets mais qui l’aimait trop pour dire quoi que ce soit, avait ajusté une des robes des servantes pour qu’elle lui aille. Avec son visage fin et son corps aux membres délicats, il ressemblait sans trop de problèmes à une jeune fille.

Mélusine, elle, l’attendait un peu plus loin sur le chemin dans des habits empruntés à son cousin Georges, et un cheval. Ils avaient choisi de s’habiller ainsi pour plusieurs raisons. La première était que l’on chercherait un jeune noble et une fille du village, pas une servante et un fils d’agriculteur. Ils avaient même inventé une histoire convaincante pour expliquer qui ils étaient. L’autre raison principale était liée à leur caractère. Malgré le temps passé auprès de celle qu’il aimait, William était toujours un être timide et réservé. De plus, il n’y connaissait pas grand chose aux travaux masculins, ayant été élevé dans l'opulence.

Mélusine au contraire était forte et capable de faire plusieurs métiers vus comme masculins, l’art de la forge étant le premier, mais pas le seul car elle n’avait pas de mère et son père l’avait éduquée pour qu’elle soit capable de s’occuper de son magasin. Et puis elle avait un caractère trop emporté, pas assez féminin pour les normes. Elle parlait d’une voix forte, faisait de larges gestes, marchait d’un pas assuré.

Non, vraiment, cela ne les dérangeait pas. Peut-être que plus tard, une fois mariés et dans un endroit ou personne ne les connais ils redeviendront William et Mélusine. Mais pour l’instant, c’est la craintive Winnie et son fiancé Arthur qui s’élancent sur les routes, vers un futur incertain.

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Maour · il y a
Je vous soutiens pour le prix ;)
J'espère que vous aimerez aussi mon poème :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-retour-du-soleil
Amitiés

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Jean Calbrix · il y a
Un joli conte médiéval avec un chute surprenante ! Bravo Desdemona ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet sur le destin tragique de Mumba : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous.

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