Que justice soit faite

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15 °C — C’est la première chose qu’elle voit en ouvrant les yeux. Il fait noir dans la pièce, à l’exception d’un compteur qui indique la température. Elle a un petit moment de battement durant lequel elle se demande ce qu’elle fait là, mais elle finit par se rappeler son crime. Elle qui n’a jamais reçu un PV, qui n’a jamais été arrêtée pour quelque délit que ce soit, la voilà projetée dans ce processus qu’elle ne connaît que par le biais de sa télé. Pire encore, elle avait apprécié regarder ce « jeu » alors que les prévenus se démenaient pour se sortir de là. Elle a fait une erreur, elle le sait. Jamais elle n’aurait dû faire ça, et surtout pas devant sa nièce ! Il paraît que les enfants reproduisent trop souvent les délits de leurs modèles adultes. « 15 °C, se dit-elle, ils commencent plutôt bas... » Elle espère que c’est bon signe, que le procéture ne durera pas trop longtemps. Et en même temps, elle sent qu’elle a déjà froid. Elle aimerait que ça démarre rapidement, pour être débarrassée au plus vite. Soudain, une voix mécanique retentit : « Vous avez jusqu’à -15... » C’est tout... Et à -15 °C, que se passera-t-il ?

10 °C — Cinq minutes se sont écoulées. Elle se dit qu’elle a de la chance, ce ne sera pas trop long. Dans une demi-heure, elle pourra laisser tout ça derrière elle, et même avant, si elle se débrouille bien. Elle sait que parfois, les procétures peuvent durer plus de cinq heures. Du grand spectacle pour la télé ! Ses yeux se sont habitués à l’obscurité ; elle a commencé à tâtonner les murs en quête d’un interrupteur, à fouiller les étagères à la recherche d’une boîte d’allumettes, de quelque chose qui l’aiderait à supporter le noir, en plus du froid, en vain. Elle sent que ses extrémités commencent à refroidir, mais pour le moment, c’est supportable. Elle garde espoir de trouver ne serait-ce qu’un indice pour la sortir de là.

5 °C — Elle commence à avoir vraiment froid. Elle a récupéré des couvertures dans un coin de la pièce et mis de côté sa phobie des araignées pour s’emmitoufler dedans. Comme elle n’a pas trouvé de quoi s’éclairer, il fait toujours noir, et de plus en plus froid. Elle sent que son rythme de recherche ralentit peu à peu, à mesure que les degrés défilent à rebours sur le compteur. Elle qui jubilait lorsque les participants, ceux qui passaient à la télé, ne trouvaient pas leur carte de sortie, elle ne rigole plus. On pense toujours que ce genre de choses n’arrivent qu’aux autres. Cependant, certains avaient réussi à sortir, elle garde donc espoir et se remet à tâtonner les étagères, à renverser les pots, à ouvrir les livres... Ça lui rappelle la fois où elle a participé à un Escape Game avec sa nièce, sauf qu’aujourd’hui, l’enjeu n’est pas le même. Pas de jeu, pas d’énigmes, seulement la peur et l’envie de s’en sortir avant la fin du décompte.

0 °C — Elle ne sent plus ses doigts. La moitié du temps s’est écoulée, et elle n’a pas avancé d’un pouce. Elle commence à paniquer. « Procéture, procès par la température, mon œil... Plutôt procès par la torture, oui ! » À ce moment, elle décide que plus jamais elle ne regardera de procéture à la télé. Et plus jamais elle n’aura l’audace de réitérer le délit qui l’a mise dans cette situation. Elle s’allonge par terre, les couvertures sur elle, et ferme les yeux cinq minutes...

-5 °C — Elle rouvre les yeux et c’est là qu’elle le voit : le point rouge qui indique que son procéture est retransmis en direct. Pour une demi-heure, elle s’étonne ; jamais ils n’en avaient diffusé d’aussi courts. Peut-être n’y a-t-il pas d’autres transmissions de prévues, peut-être est-elle la seule à connaître ce calvaire en ce moment-même. Elle essaie de se relever pour se remettre à la tâche, mais se rend compte que ses pieds ne lui obéissent plus. Elle est figée. Elle sent les larmes lui monter aux yeux et la panique lui serrer le cœur.

-10 °C — Des frissons... Elle a toujours détesté le froid. Elle veut faire de grands gestes avec les bras pour éviter les engelures, mais rien n’y fait, elle ne peut plus bouger. Elle ne parvient même pas à plier et déplier ses doigts pour que le sang puisse circuler. Elle panique... Il ne lui reste plus que 5 minutes avant l’inconnu. Elle cherche à ralentir sa respiration, mais la peur et le froid la font haleter. De toute façon, il ne sert plus à rien de lutter. Elle décide à ce moment qu’elle ne fera pas le bonheur des voyeurs qui la regardent par le biais de leur téléviseur, en se disant qu’elle mérite ce qui lui arrive, comme elle a pu le faire bien des fois auparavant. Elle se pelotonne un peu plus dans ses couvertures, ferme les yeux...

-15 °C — La lumière surgit, mais elle n’a plus la force de soulever ne serait-ce qu’une paupière. Elle sent des mains la porter, d’autres couvertures s’enrouler autour d’elle. Elle ne sait pas ce qui lui arrive, elle se sent tomber dans l’inconscience et accueille cette dernière avec joie. Ça ne pourra pas être pire que l’inconnu qui l’attend.


Quand elle ouvre les yeux, elle est allongée dans un lit d’hôpital. Des bandages entourent ses doigts afin qu’elle récupère de ses gelures. Donc après -15 °C, il ne se passe rien... Rien que des soins et un lit bien chaud à l’hôpital. Peut-être même que les réprimandes arriveraient plus tard... Si elle avait su. Elle est tellement soulagée qu’elle se met à pleurer. À ce moment précis, alors que la confusion continue de régner dans son esprit, elle est certaine de deux choses. La première, c’est que plus jamais elle ne jubilerait en regardant les prévenus chercher la sortie lors des procétures. D’ailleurs, plus jamais elle ne regarderait de procétures. La deuxième, c’est que la prochaine fois, elle y réfléchirait à deux fois avant de traverser en dehors du passage clouté.
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