Que du plaisir

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"C'est un métier d'enfants, c'est un métier d'apôtre, un métier d'ajusteur ou mieux de repasseuse. Et les plis sont tenaces au corps et à l'esprit des enfants sur lequel a pesé, de toute sa  [+]

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Sur le parking, à Saint Hilaire du Touvet, Alexis appréhendait déjà.
Karim lui montre l’école de parapente, le clocher de l’église derrière.
« C’est par là, sur le sentier du Pal de Fer. Vérifie ton matériel avant. »
Ils descendent les marches en pierre, le long d’un rail. En contrebas, le petit train en forme d’escalier émerge d’un tunnel à même la roche. Les voix des touristes font un drôle d’écho. À mi-chemin entre eux et le train, sur les quais de la petite maison officiant la gare, Alexis se demande ce qu’il fait là. Près d’eux, tandis qu’ils descendent, le funiculaire monte et les visiteurs photographient leur accoutrement : chaussures de randonnée, sac à dos et mitaines. Le massif de la Chartreuse découpe l’horizon et le vertige s’installe, pas à pas, face à la pente et le paysage. Aucune rambarde pour les assurer sur l’escalier. La réverbération de leurs pas, entre le calcaire et le bois, les distrait.
« Si je m’arrête se dit Alexis, si jamais le câble... »
Karim à côté de lui le retient par l’épaule.
« T’inquiète vieux : la via ferrata, c’est que du plaisir. »
Au-dessus d’eux des casques bleus les saluent en traversant une passerelle de câbles.
« Regarde, ils profitent bien. Tranquille. On va monter un peu là, jusqu’à l’éperon du Belvedère.» Karim considère Alexis comme Maverick considère Goose : c’est son ailier. Alexis déteste Top Gun et à voir le ciel interrompu par des sommets, il pense aux avions écrasés, des cadavres au milieu de la neige, avec des débris. Sur le sentier, Alexis réfrène sa crispation quand il s’accroche à la ligne de vie.
« Premier Mousqueton, puis deuxième mousqueton. Jamais les deux en même temps. »
Ils rajustent leur baudrier, resserrent leurs casques.
« La vire des Lavandières, Alexis, tu sais pourquoi ils l’appellent comme ça ? »

Accroché en dévers, biceps et triceps bandés, Alexis se doute que le parcours se fait à une main, un panier de lavande dans l’autre. Huit cents mètres de vire dans des raidillons : une sinécure pour des cueilleuses. En haut, Karim lui montre la paroi à leur droite.
« Si tu traces une ligne sous la crête de la falaise, tu remarqueras que le chemin est continu jusqu’à la clairière, derrière le bosquet.
— Et la vire des lavandières ?
— Elles chopaient des panaris sous l’épiderme. L’infection des cals, à force de grimper. »

La cascade de l’Oule. Karim remplit sa gourde quand Alexis retire son casque, abruti de chaleur. Ils sont si proches de Grenoble, et pourtant, à cette hauteur la vallée ne ressemble en rien à leur trente mètre carrés au Bériat, avec vue sur le pont du Drac, un ouvrage industriel.
Alexis repense à son quartier. Il donnerait cher pour une bière en terrasse au Magasin des Horizons, attendre qu’Eliane finisse son service dans la galerie d’art. À la sueur de Karim sur les versants, il préférerait la compagnie de la femme, son parfum lavande et jasmin. Avec Eliane, à l’apéritif ils avaient un jeu : imaginer les conversations de leurs voisins de table. Ils sur-titraient les couples, les familles, les solitaires avec leurs téléphones. Ils riaient beaucoup. Karim, avec eux faisait du bruit, il voulait plaire sauf qu’Eliane ne lui trouvait aucune qualité.

Des parapentes flirtent avec le massif, à tanguer sous le ciel, les toiles gonflées. Autour d’Alexis, la brise, le soleil, la mousse sur les pierres. Le panorama le submerge, il trébuche. Étourdi, il se concentre sur le plan d’eau entre les rochers. Les remous déforment son corps en surface. Le limon brouille l’image. Derrière lui, une silhouette apparait. Un visage de femme, ni hideux, ni enchanteur, juste blême. Un tye and dye flamboyant de mèches et de boucles. La figure lui sourit, elle approche une main vers son épaule. Alexis tressaute et se retourne. Un cri l’effraie.
Karim gourde à la bouche l’éclabousse d’une goulée. Il rit.
« Abruti ! Tu as entendu ?
— Non j’ai vu ta tête, ça m’a suffit. Relax, mec. »

Une courte poutre franchit deux pans de calcaire. Des anneaux dans la paroi guident la voie. Décrocher, raccrocher, Alexis se souvient. Premier mousqueton puis deuxième. Jamais les deux, simultanément. Il fixe le calcaire. Pas à pas, il avance sur le bois, se maintient sur les fers. Il ne regarde pas en bas. Une voix lui murmure :
« Les villageois ont autre chose en tête, autre chose que moi. »
Tout autour de lui, l’odeur de lavande dans les cavités.

L’échelle de l’Enfer. Alexis est surpris : Quinze barreaux d’aluminium maintenus dans le vide par deux arceaux. Le séjour des morts, accessible. Il ne sait plus s’il monte. Si ses bras le maintiennent où si la présence embaumante dans son dos, celle de la cascade, celle du rire, l’attire vers le vide. Il se concentre sur les semelles caoutchouc au-dessus de lui. Karim tend son buste vers le surplomb, vers les anneaux de fer. Son ami l’observe. Voit-il ce qu’il voit ? La forme entre eux, humaine. Elle est assise sur le dernier échelon. Elle le regarde. De ce visage, Alexis ne voit que le sourire feint et la main qui appelle, se glisse vers son épaule. La main de femme qui se reflétait dans la cascade. Eliane ? Il tremble. C’est en lui. Premier mousqueton. Le fixe-t-il ? Ça le submerge. Il lâche. Puis il se reprend. Second mousqueton. Le geste s’interrompt. Il ne trouve pas la corde. La ligne de vie manque. Son pied se dérobe. Ses épaules suivent, happées. Si monter implique redescendre Alexis tombe plus vite qu’il n’aurait du. Il s’entend crier. À distance de son corps, il sent l’air dans son dos. La roche l’érafle. Il croit se tenir mais ne se souvient de rien. Pas de Karim. Pas d’ascension. Juste Eliane. Assise entre les montants, des mèches contrastent dans sa chevelure brune. Le feu. Et toute la nature, autour se défait...

... Alexis atterrit dans son lit, les yeux ouverts, les muscles raidis. Yeux au plafond le visage de Karim est au-dessus de lui.
« Alors, tu as oublié ton réveil ou quoi ? Prêt au moins ? On a bien trente minutes jusqu’à Saint Hilaire. Tu verras, c’est que du plaisir. »
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Sandra Dullin · il y a
Une belle ascension... et la chute surprenante !
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Adrien Neves · il y a
Merci de votre passage Sandra !
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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez mes 3 voix. ET
Merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps.🙏🙏
*Le lien du vote*
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https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-village-doukourela

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François Paul · il y a
Bonjour la chute, bien tourné ce ttc. Mon 'reviens' est dans le même groupe, celui qui s'amuse!
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Françoise Desvigne · il y a
Un mélange de sensations vertigineuses et d'amour. Joli TTC. Mes voix Adrien!
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De margotin · il y a
J'ai b aimé.
Mes voix

Je vous invite à découvrir mon nouveau recueil de poèmes en lice au grand prix du manuscrit 2020.
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Salutations chaleureuses

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Mina Femme Du Néant · il y a
C’était un plaisir à lire ! J’ai adoré, le récit, la description, la palpitation, la tension qu’on peut ressentir et je sais de quoi je parle j’ai fais l’expérience ... eh dire que c’était un rêve ... toutes mes voix !
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Tnomreg Germont · il y a
Palpitations garanties...mes voix
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Vinvin Vinvin · il y a
Et le cauchemar ne fait que commencer...
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Ikouk OL · il y a
Une chute...dans son lit , un rêve palpitant un beau texte aux dialogue bien ecrits.
Mes voix
Vous pouvez lire la Chartreuse si le coeur vous en dit ici (https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chartreuse) Merci

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Youri Billet · il y a
Belle écriture très fine dans les descriptions... Ça se lit avec plaisir.
Voici une rencontre en Isère... https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/rencontre-a-uriage
Youri

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Adrien Neves · il y a
Merci Youri, content que ça vous ait plu !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un rêve qui fait frémir !
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Adrien Neves · il y a
Merci Ginette !
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M. Iraje · il y a
Une vraie immersion, en hauteur ... ! Et le rêve a des couleurs lavande.
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Lana Punk · il y a
Style génial, j'adore ton histoire.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite, une belle déclaration d'amour pour les paysages isérois ! Mon soutien ! Une invitation à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est également en compétition pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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Adrien Neves · il y a
Merci Keith !