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Quatuor En La Mineur

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En compétition

Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux.
Lorsque je repris connaissance, j’eus la sensation de me réveiller d’un rêve confus. Je me sentais loin de tout, loin de ma femme, Barbara. Dans cette pièce austère, je ne cessai de regarder aux alentours mais j’étais désespérément seul.
Le bâtiment lequel j'avais atterri devait être désaffecté, si l'on en jugeait à l'état des murs en ruine, des vitres brisées ou des meubles couverts de poussière. Soudain, une voix familière retentit. Celle-ci était étouffée, comme venant d’outre-tombe. Certains mots m’apparurent plus clairement que d’autres et je reconnus ce ton plaintif et suave :
«... t’en prie... me laisse pas là... j’ai besoin de toi...
— Barbara ?! Barbara où es-tu ? lançai-je d’une voix forte. »
J'entrepris de me relever mais une douleur fulgurante irradia ma tête, menaçant de faire exploser mon crâne. Immédiatement, je retombai à genou en lâchant un cri qui se brisa en éclat, résonnant en écho à travers la vieille bâtisse.
Après que la douleur se soit peu à peu dissipée, je sortis de la pièce, bien décidé à retrouver ma femme. Certain d’avoir entendu sa voix, je me persuadai qu’elle ne devait pas être loin. J’entrai alors dans un immense couloir parsemé de portes numérotées. La plupart d’entre elles donnaient sur des salles similaires à celle que je venais de quitter.
Une brume bleutée flottait dans l’étrange édifice, m’empêchant de voir à plus de quelques mètres. Ainsi j’avançai lentement, presque à tâtons, lorsqu’une musique s’éleva dans le bâtiment en ruine. Il s’agissait d’une mélodie mélancolique où un piano était accompagné d’instruments à cordes.
La mélodie me conduisit vers une chambre d’un couloir adjacent. Je fis face à une porte portant le numéro 216. La musique était aussi puissante qu’harmonieuse. Un sombre crescendo résonna et les violons semblèrent emportés par une fougue funeste. Une émotion enveloppa mon cœur dont les battements s’accélérèrent avec la musique. Je poussai la porte pour découvrir une pièce bercée d’une lueur tamisée. La salle était identique aux autres chambres, un lit trônait au centre avec quelques meubles autour.
Je vis un homme entre deux âges, assis sur le lit, le visage tourné dans ma direction. Son regard interrogateur et son expression de surprise m’insuffla une sensation de malaise :
« Euh pardon, fis-je d’une voix hésitante, je n’ai pas pris la peine de toquer, je... »
L’homme esquissa un large sourire puis leva un doigt en l’air, comme s’il tendait l’oreille :
« Quatuor pour cordes et piano en la mineur, dit-il d’une voix profonde et évasive.
— Euh, comment ?
— La musique, répondit-il. Quatuor pour cordes et piano en la mineur. De Gustav Mahler, n’en déplaise aux ignorants qui pensent reconnaître l’œuvre de Brahms. »
Mon regard balaya une nouvelle fois la pièce et je remarquai à ma grande stupéfaction que j’ignorai complètement d’où émanait cette mélodie. Dans cette chambre ne se trouvait ni poste radio, ni enceinte. Comme si les notes, aussi belles que ténébreuses, résonnaient depuis les tréfonds insondables de notre monde. L’incompréhension, peu à peu, laissa place à de la colère.
« Qu’est-ce qu’il se passe, ici ? Où sommes-nous ?!
— Voyez-vous ça, fit-il en haussant les sourcils, comme s’il venait de comprendre ou de remarquer quelque chose, vous êtes un nouvel arrivant, n’est-ce pas ? Et visiblement, vous ne devriez pas être ici. »
Incapable de répondre, je le vis se lever et dire avec un sourire :
« Allons, suivez-moi.
— Où m’emmenez-vous ? »
Mais l’homme sortit de la chambre et je vis sa silhouette disparaître dans la brume bleutée qui régnait toujours dans la bâtisse. Sans plus attendre, je lui emboîtai le pas.
« Que voulez-vous dire par nouvel arrivant ? Est-ce que vous savez où nous sommes ?
— Plus ou moins. Avec le temps, certains d’entre nous parviennent à maintenir le lien. Malheureusement, je ne peux dire que ce soit le cas pour tout le monde. Nombreux sont ceux qui succombent à la folie et à l’errance. Nous entendons parfois leurs rires et leurs hurlements qui déchirent le silence. Mais pas vous, non. Vous, vous devez partir, ce n’est guère votre place. »
Tous cela n’était que mystère. Est-ce un mauvais rêve ? Vais-je me réveiller ? De nombreuses questions se bousculaient dans ma tête, toutefois, la première qui me vint fut :
« Est-ce que vous avez vu ma femme ?
— Votre femme ? demanda l’homme en haussant un sourcil.
— Oui, j’ai entendu sa voix tout à l’heure. Elle a besoin d’aide, je crois qu’elle est en danger... »
L’homme s’arrêta brusquement et se tourna vers moi. Il plongea ses yeux sombres dans les miens et un frisson remonta dans mon dos.
« Sauf votre respect, je ne pense pas que ce soit votre femme qui ait besoin d’aide. Rassurez-vous, je suis certain qu’elle ne craint rien. »
Alors, il reprit sa marche à travers les couloirs délabrés de l’édifice. Toujours sur ses talons, mon esprit était assailli de doutes. Je ne sais plus.
« Vous savez, ma femme n’est pas très loquace, commença l’homme. Elle préfère mettre un peu de musique, tout en faisant son tricot, j’imagine. Nous avons toujours aimé le classique. Une musique si noble, si riche. »
Je ne répondis rien, plongé dans un mutisme d’incompréhension. Puis, dans un silence sépulcral, nous arrivâmes devant une double porte.
« C’est là, dit-il avec un sourire. Comme je vous l’ai dit, vous n’avez pas votre place ici.
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je en regardant la double porte.
— La sortie. Vous êtes déjà de l’autre côté.
— De quoi parlez-vous ? fis-je déboussolé. »
Soudain, le regard de l’homme se figea pendant quelques secondes. Puis il leva un doigt en l’air et dit :
« Quatuor pour cordes et piano en la mineur, répéta-t-il.
— Quoi ? Qu’est-ce que...
— La musique enfin, répondit-il. Quatuor pour cordes et piano en la mineur. De Gustav Mahler, n’en déplaise à ces idiots qui croient que c'est l’œuvre de Brahms. »
Tout à coup, j’entendis un bruit dans mon dos. Faisant volte-face, je vis un lit à roulette avancer seul, poussé par des forces invisibles.
De nouveau, ma douleur à la tête revint, tel un bourdonnement grandissant à l’intérieur de mon crâne. Des bribes de voix retentirent autour de moi, sans que je ne puisse parvenir à les comprendre.
La bâtisse entière se mit à trembler et une sensation de tournis m’envahit. Soudain, la brume qui assombrissait l’horizon sembla être traversée d’éclairs aveuglants. Mon corps se tordit, secoué par d'horribles convulsions et une vague de chaleur irradia mon torse. Déchirant mes vêtements, je découvris avec effroi des marques de brûlures rougeoyantes sur mon torse. Je vacillai et tout ce monde s’effondra au rythme d’un infernal crescendo.
Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Plus maintenant...
J’ouvris les yeux sur le visage larmoyant et souriant de Barbara. « Tu as eu un accident de voiture, dit-elle, tu as été blessé à la tête mais ça va aller maintenant. » Elle m’apprit que j’étais resté une journée entière dans le coma avant de faire un arrêt cardiaque, pris en charge par le personnel hospitalier. Les médecins se montrèrent confiant quant à mon rétablissement, le pire étant passé. En repensant aux mauvais rêves précédant mon réveil à l’hôpital, je restai interdit, encore glacé d’effroi par cet étrange cauchemar que j’avais vécu. Finalement, rien de tout ceci n’avait réellement existé, m’étais-je dis.
Le lendemain, Barbara me conduisit au deuxième étage de l’hôpital pour faire un scanner cérébral pour mon traumatisme crânien. Traversant le couloir, une musique résonna à ma gauche. Des frissons traversèrent mon corps lorsque je vis la porte de la chambre 216. J’aperçus à l’intérieur de celle-ci, une vieille femme faisant son tricot, au chevet d’un vieillard plongé dans le coma. Et je reconnus la mélodie, mêlant les notes mélancoliques du piano aux obscurs violons.
Quatuor pour cordes et piano en la mineur, pensai-je tout bas. Ce cauchemar avait bel et bien existé et existait pour encore beaucoup d’autres, perdus entre la vie et la mort.

PRIX

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Eric diokel Ngom · il y a
Magnifique.si tu a 3mn voici le lien pour lire et voterhttps://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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AL Maktum · il y a
texte limpide. tu as mes etoiles.
merci de visiter et voter pour le mien
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Ikouk OL · il y a
Mes voix et mon soutien pour cette sombre histoire captivante et si vous avez quelques minutes merci de venir voir EUSKAL (https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/euskal).
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Valentine Drhd · il y a
Mon soutien est total !
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Romain Mahuteaux · il y a
Super !
Beau et sombre à la fois, 2 page suffit à être captivé et embarqué dans ton histoire 👍

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Romain Mahuteaux · il y a
Super !
Beau et sombre à la fois, 2 page suffit à être captivé et embarqué dans ton histoire 👍

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Pat Obo Mabela · il y a
Bonne chance
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Marie Juliane DAVID · il y a
Vous avez bien mené votre texte Antoine. J'ai adoré ce petit moment passé à vous lire.
Félicitations et bonne chance dans la compétition.
Je vous invite à passer me lire:https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/mesaventures-nocturnes, à voter pour moi si vous aimez mon texte et à me laisser votre avis. J'en serai très ravie. Merci d'avance pour la visite.

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Marie Juliane DAVID · il y a
N'oubliez pas de passer me lire. Si le lien ne fonctionne pas. Veuillez cliquer sur mon nom. Merci d'avance.
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Naby Laye Camara · il y a
Bonjour Antoine
Félicitations pour ce beau texte. Vous avez mes 3 voix. Ça me feras plaisir que vous votiez pour mon texte sur le lien ci-dessous. 👇👇👇

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Ozias Eleke · il y a
Beau texte Antoine. Vous avez mes voix. Votez aussi pour mon texte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred