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Ce récit m’a été transmis par mon père voici plusieurs années. Il me l’a encore conté voici peu. Il se souvenait tellement que l’homme qui lui racontât avait eu grande honte. « En dépit des épreuves, et des humiliations, la Belgique demeure un grand Royaume », avait dit le soldat à mon père et de lui avouer le rôle qu’il avait joué dans cette histoire.

« La guerre était terminée depuis quelques semaines, lorsque nous décidâmes, deux de mes camarades et moi, d’aller passer quelques jours dans un hôtel réservé aux soldats américains à Knokke.
L’organisation y était remarquable : nous étions nourris et logés pour pas cher dans de belles chambres donnant sur la mer. La chère était excellente, le temps incertain, comme toujours dans ce foutu pays.
Bref, ce n’était pas la Côte d’Azur !
Nous nous reposions : c’était parfait. Et pourquoi pas ? N’avions-nous pas gagné la guerre ? Les civils belges, eux, n’avaient presque rien à manger, et les gosses des rues se battaient pour des mégots de cigarettes américaines. Mais tout cela ne troublait point notre plaisir ! Nous invitions des jeunes filles au mess et nous lancions du chewing-gum aux enfants. Tout était fort gai.
Un soir de beau temps, avant le dîner, assis sur un banc de la digue, nous regardions passer les promeneurs. L’un de nous suggéra de placer quatre cigarettes à un mètre de nous.
C’était là un exemple typique de la sottise américaine, plus irréfléchie que cruelle. Les cigarettes blondes représentaient alors un luxe pour les Belges, les Français et autres. Nous nous réjouissions à l’avance de l’amusante compétition qui ne manquerait pas d’avoir lieu.
Une jeune fille apparut bientôt. Elle n’était pas particulièrement jolie, mais elle avait ce charme indéfinissable des filles du coin... Apercevant les cigarettes, elle s’arrêta juste devant nous. Elle demeura un instant immobile et, délibérément, posa sa semelle sur la première cigarette. Puis, sans hâte, elle écrasa les trois autres de la même façon.
Quand toutes les cigarettes furent déchiquetées, la jeune fille nous fixa d’un regard empli d’une agressive fierté et de mépris. Nous détournâmes les yeux vers nos chaussures, vers le ciel, n’importe où... Elle poursuivit son chemin.
Nous nous sommes regardés, stupides, sachant que nous avions récolté ce que nous avions semé. Nous rentrâmes souper. Mais, ce soir-là, la bière nous parut insipide. »

— Bien fait ! avait dit mon père.
— Raconter cette histoire, Édouard, avait poursuivi le Ricain, fut pour moi une forme de pénitence. Peut-être certains de mes amis d’autrefois se souviennent-ils, comme moi, de cette histoire, au lieu de critiquer les pays d’Europe ?
— Toi, en tout cas, ça t’a marqué ! avait dit mon père.
— Je ne l’oublierai jamais. Après deux ans, je rencontrai la jeune fille en question et lui présentai les humbles excuses de trois soldats américains un peu fous... Et puis...
Une voix ferme à l’accent flamand très prononcé retentit du côté de la place, au grand étonnement de mon père :
— Tu viens, John ?
— Voici ta femme qui te rappelle à son bon souvenir, mon vieux, ironisa mon père.
— Tu sais, répliqua John, elle n’a pas changé depuis Knokke...
— C’est...
Le soldat répondit affirmativement.
Il avait épousé la jeune fille aux cigarettes.
Ils s’étaient mariés à Coxyde, où la jeune fille résidait et avaient eu trois beaux enfants.
John ne fume plus depuis la fin de la guerre.

PRIX

Image de Eté 2015
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Joëlle Brethes · il y a
Drôle et instructif ! ;-)
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Philshycat · il y a
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Utilisateur désactivé · il y a
Un récit au parfum de vécu, de tabac blond et de bière (Ah ! la Rodenbach...) + 1
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Madeleine Duval · il y a
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Rocade · il y a
j'ai bien aimé , je vote...
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Kie · il y a
Con et beau à la fois.
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Bertrand · il y a
un récit court
comme un conte
à la morale fraternelle^^
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François Duvernois · il y a
Un premier vote et un premier commentaire pour cette histoire d'après guerre. Récit rondement mené. J'aime beaucoup le geste de révolte de la jeune femme, sa dignité.
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/embrasement-2

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