Quand vient l'ombre

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Une amie qui m'est chère m'a dit que les mots nous guérissent de nos maux  [+]

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Cet hiver-là avait pris pas mal d'avance sur le calendrier. Les premiers frimas se firent sentir dès la mi-octobre et chaque jour qui passait perdait en lumière et gagnait en froid.

On sortait de quatre années d'une guerre qui se voulait être la dernière. Georg avait échappé à cet enfer de Verdun grâce à son ange gardien, il en était convaincu. Depuis aussi longtemps qu'il s'en souvenait, il avait toujours été à ses côtés, fidèle comme une ombre, le protégeant de tous les dangers. Les rares fois où il s'en était ouvert, on lui avait ri au nez le traitant de fou au mieux ou de simplet le plus souvent. Alors, il n'en faisait plus jamais cas.

À peine démobilisé, Georg avait fait le choix de retourner sur les terres de son père dans cette Bavière verdoyante si calme, si paisible. Il y menait une vie simple, faite de labeur et de sueur. Il était un paysan jusqu'au fond de l'âme, il vivait de ses fruits, ses légumes, d'un peu de chasse et de pêche.

Il n'avait que peu de visites. Certains maraîchers de la ville faisaient le déplacement deux fois par mois pour lui acheter sa production de légumes notamment. Non pas que cette force de la nature en eût besoin pour subsister mais il était heureux de pouvoir partager le fruit de son travail, convaincu que les citadins appréciaient forcément cette nourriture saine. Gottfried, il avait prénommé ainsi son ange, partageait cet avis.

Parfois, le soir au coin de l'âtre, Georg lui parlait et il lui semblait que Gottfried l'entendît car, par un mécanisme qu'il ne saurait expliquer, il obtenait toujours ses réponses. Je suis peut-être fou disait-il mais au fond, il savait bien que cette présence avait toujours été là et qu'elle était bienfaisante.

Cela prit quelques années mais Georg convainquit les autres cultivateurs de la vallée à travailler ensemble sur les bases d'une coopérative. Au-delà de l'intérêt évident, le géant les avait surtout convaincus d'apporter leur soutien aux gens de la ville où les besoins en nourriture grandissaient de semaine en semaine. Peter, qui avait la plus grande exploitation du canton, parvint même à acquérir un véhicule avec une remorque, ce qui permit aux paysans d'amener directement leurs légumes aux maraîchers du marché couvert, économisant quelques marks au passage.

Ce matin du 8 novembre, Peter se fit accompagner par Georg qui, pour une fois, surmonta sa peur intrinsèque de ces cités qui l'oppressaient, encouragé en cela par Gottfried. Après être sortis de la vallée, ils eurent tôt fait de voir les premiers faubourgs de la ville. Comment ne pas voir tous ces gens à la mine dévastée, souffrant visiblement de la faim ? Sans se concerter, ils s'arrêtèrent sur la Hauptplatz pour donner quelques sacs de pomme de terre aux personnes regroupées près de l'église. Ils eurent la joie de voir des sourires de reconnaissance et ils eurent ce sentiment incomparable de se sentir utiles.

Ils arrivèrent tant bien que mal à la halle du marché couvert où les attendait Johannes, le doyen des maraîchers de la vieille ville. Il fallut moins d'une heure pour vendre tous les légumes. Georg et Peter remarquèrent les prix exorbitants et Johannes crut bon de les rassurer en leur expliquant que sa marge était des plus congrues mais que tous les autres prix avaient augmenté de façon exponentielle. Les paysans furent immédiatement convaincus qu'il leur faudrait faire encore plus d'efforts quand ils croisèrent les regards de tous ces citadins qui avaient perdu leur travail d'abord et leur dignité ensuite. Ils n'étaient plus que des ombres sans vie qui déambulaient hagards dans les rues avec pour seul but celui de survivre.


Johannes les emmena ensuite dans une grande brasserie pour un verre bien mérité. Georg n'aimait pas la foule mais dans un coin de sa tête, Gottfried lui demanda d'accepter cette invitation. Quand ils arrivèrent dans l'établissement, un nombre impressionnant de personnes était là pour écouter le discours des principaux politiciens du Land. Les trois hommes s'installèrent au comptoir devant une chope de bière.

Soudain, un groupe d'hommes en uniforme avec un brassard font irruption dans la brasserie. Ils sont armés et menacent directement les hommes de la tribune. Georg, qui fut soldat dans les circonstances les plus extrêmes, se lève d'un bond et son mètre quatre-vingt-quinze fait que tous les regards se tournent vers lui. Peter et Johannes le supplient de rester assis, de ne pas se mêler de cette histoire mais Georg ne dévie pas sa route d'un pouce. Gottfried lui dit d'aller vers celui qui semble être le chef de l'insurrection, un petit homme sec. Il le menace de son arme mais Georg ne le voit pas, ne l'entend pas hurler. Il lui arrache son revolver, le retourne contre lui et lui tire trois balles à bout portant dans le cœur. Une exécution des plus froides.

Les policiers, qui viennent d'arriver sur place, assistent impuissants à la scène. Ils lui passent les menottes et Georg se laisse faire avec docilité. Sur sa bouche, il ne peut réprimer un sourire béat car Gottfried vient de faire une brève apparition, il est là, en face de lui et il est le seul à le voir. Son ange déplie ses ailes pour l'envelopper de tout son amour.

Georg ne mesure pas la portée de son acte, il a juste obéi à son ange. En assassinant le caporal Hitler ce 8 novembre 1923 à Munich, Georg venait de changer la face du monde et il ne le savait pas.
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