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Quand San Francisco s'éveille

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Ody

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San Francisco ne dort jamais.
Kate martèle le trottoir à coup de talons aiguilles.
San Francisco enfante des Kate toutes les nuits.
Les avenues de la cité Californienne sont zébrées de néons fluorescents, d’enseignes lumineuses, sauf le quartier Tenderloin. Il n’est plus relié au cordon ombilical de SF*. Ici tout est sombre. C’est aussi le seul quartier ou il y a plus de SDF que de résidents. Contre les murs des façades des tas de couvertures de toutes les couleurs, matières, tailles, en vrac, et des fantômes qui semblent dormir. A quelques pas un caddy de supermarché, une caverne d’Ali Baba, version déchetterie, sur roulette.
Un noctambule s’approche, il sort peut-être de l’Orpheum théâtres ou du bar le Bourbon and Branch. A moins qu’il vienne de se ravitailler en sinsemilia ou methe. Son regard se dirige vers l’endroit d’où provient le toc toc des talons d’une femme. Il change de direction et s’approche de la silhouette appétissante. Il aborde Kate qui maintenant s’arrête et lui fait face.
Au loin, sonnent les cloches de Grace Cathédral. Est-ce bien les 44 cloches de bronze ? Elles sont censées carillonner que lors d’événements important...Allan coupe le moteur de son taxi. Il a fini sa nuit. Il ne lui tarde plus qu’une seule chose, c’est de rentrer chez lui et de dormir. Il s’étire tout en baillant. Puis sort du véhicule.
A défaut d’habiter les étoiles, petit John aimerait devenir astronome professionnel. Il est comme beaucoup d’enfant de son âge, il rêve d’explorer des contrées inconnues, des mondes mystérieux, des univers lointains. Il rêve d’exploit fabuleux dont il serait le Héros.
Allongé sur son lit, fenêtres grandes ouvertes sur un ciel étoilé, petit John attend la mort. Une nuit éternelle qu’il espère pétrie de lueurs. Petit John à 9 ans et les médecins sont formels, il ne fêtera pas ses 10 ans. La leucémie l’emportera avant. Alors avant d’explorer l’éternité, il observe et écoute le monde inconnu qu’est le dehors, l’extérieur, la rue, le quartier. Son monde.
A partir de son imagination fiévreuse, il perçoit le toc toc des sabots d’un cheval en provenance du trottoir d’en face, le murmure du cavalier. Quelque part des cloches carillonnent. Le Pacifique ronfle.
Que cela soit le jour ou la nuit, petit John passe le peu de temps qui lui reste à vivre, à éviter de s’endormir. Il profite de ses derniers instants. Il dévore le monde de ses yeux rougis et cernés sous la protection de sa mère aux glandes lacrymale asséchées d’avoir tant pleuré, assise à son chevet. Elle garde aussi le silence. Et elle n’entend plus que les battements de cœur de son enfant, rien d’autre.
Petit John s’endort souvent. La maladie l’épuise et l’emporte vers cette petite mort qu’est le sommeil. Et quand il revient à la vie, parfois sa mère est là, et elle occupe toute la chambre de sa présence bienveillante. Petit John espère que l’éternité ressemble un peu à ce moment-là, à une nuit constellée d’étoiles maternelles.
Allan, à peine sortie de son taxi, se met à tituber comme sous l’emprise de l’alcool. Le sol se met à ondulé comme sous l’effet secondaire d’un médicament. Hébété par une longue nuit de travail, Allan ne réalise pas, que dans son dos la façade de l’immeuble s’écroule sur lui, que les fondements de San Francisco se soulève par vagues, que des champignons de feu éphémères se reflètent dans les iris de son fils mourant, cet enfant né de père inconnu. San Francisco en ruine brûle.
Petit John, même au plus fort de son délire imaginatif, il n’aurait jamais pu penser qu’à sa mort tout s’écroulerait autour de lui. Petit John n’avait jamais imaginé que son éternité commencerait de cette manière, dans la fureur d'un cataclysme , un séisme de forte amplitude.
« - Kate ? »
Si sa mère lui a répondu, Petit John ne le saura jamais à cause du fracas de l’immeuble qui s’écroule sur le trottoir, sur des corps endormis, déjà recouverts de linceuls bigarrés. Son dernier regard se porte sur les différents foyers d’incendies de SF, désormais peuplée de SDF. Son ultime pensée consciente avant de sombrer va vers Kate sa lueur maternelle.



*San Francisco surnommé SF par les américains.
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Wall-E · il y a
Je m'attendais à une simple description de Frisco mais non, car il y a des personnages plus vrais que nature derrière tout ce foisonnement d'images, et plusieurs drames qui se jouent simultanément. Tout ceci écrit avec une économie de mots qui laisse pantois. Un univers très sombre mais très juste. Je vote des dix doigts, bien entendu.
Wall-E

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Ody · il y a
Merci pour eux...
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T. Siram · il y a
Un moment de vie que traduit ce récit d'une grande qualité... des images fortes et beaucoup d'émotion...
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Ody · il y a
merci
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Luc Dragoni · il y a
Des portraits réalistes, une description précise des lieux, et une chute qui finalement place la ville et ses habitants à l'égal de Petit John.
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Ody · il y a
Merci
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Miraje · il y a
Une ambiance, ensevelie sous l'apocalypse...
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Ody · il y a
merci
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un texte envoûtant !
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Ody · il y a
Merci
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Marie Hélène Peneau · il y a
Un beau texte terrible. J'ai un S.D.F qui vous attend, dans "à l'homme de Fontainebleau ", viendrez-vous lui rendre visite ?
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Ody · il y a
j'y vais, un survivant ?
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Virgo34 · il y a
SF s'éveille pour mieux se rendormir d'un sommeil éternel. Une description poétique mais triste de cet instant où tout s'écroule, sauf l'espoir de Petit John. Une description de cette misère humaine dévorée par une force de la nature. Un beau texte
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Ody · il y a
merci pour ce commentaire
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