Quand pleure la lune

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Arthur, 26 ans. J'aime les longs voyages difficiles, les rencontres et les nuits à la belle étoile. Écrire mes aventures dans un carnet, et quand je ne voyage pas, imaginer des contes et des  [+]

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Il était une fois, dans un village blotti au creux d'une vallée, une petite fille qui s'appelait Helka. Chaque soir elle attendait, le visage collé à la fenêtre, que la lune fasse son apparition dans le ciel. Quand le vent avait soufflé les dernières pâleurs du jour pour laisser place à la petite sœur de la Terre, Helka quittait la chaleur et le parfum réconfortant de biscuit pour courir vers l'étang du village. Les petits vieux qui se levaient de leurs bancs en se grattant le bas du dos pour rejoindre leurs foyers ne faisaient même plus attention à elle. Ils avaient l'habitude de la voir filer dans la nuit sur les chemins irréguliers qui serpentaient entre les cabanes en bois.

Assise au bord de l'étang, entre deux saules rêveurs qui caressaient la surface sombre de l'eau du bout de leurs rameaux, la fillette riait aux éclats en s'adressant à la lune. Leur grand jeu était de deviner ce que l'autre imitait. L'astre lunaire prenait toujours la forme d'un objet blanc et rond : Une hostie, un pompon, une boule de neige,... Helka venait de mimer une truite, et essayait maintenant d'interpréter les formes de sa lointaine amie. Elle pencha tout d'abord pour un œuf d'escargot, mais ça ne semblait pas être la bonne réponse. Alors... Une queue de lapin peut-être ? Un oignon blanc ? La jeune fille multiplia les propositions mais ne trouvait pas la solution. Vexée, Helka qui ne perdait jamais à ce jeu se mit en colère.

— Je suis sûre que tu triches !

De rage, elle saisit une pierre et la jeta au milieu de l'étang en visant le reflet de la lune qui s'éparpilla en milliers de minuscules fragments de lumière. Le son profond du projectile qui rencontrait la surface de l'eau fit s'envoler les ombres de quelques corbeaux, qui déchirèrent la nuit de leurs croassements plaintifs. Quelques vaguelettes vinrent lécher les joncs sauvages et désordonnés qui poussaient sur la berge, puis ce fut le silence. C'est alors que la fillette entendit sa partenaire de jeu renifler et hoqueter. Le temps qu'elle comprenne ce qui était en train de se passer, Helka reçut un flocon sur le nez, puis un deuxième dans la paume de sa main. La voûte céleste n'était pourtant parcourue par aucun nuage. La lune pleurait des larmes de neige.

La première réaction de l'enfant ne fût pas de consoler son amie, mais de se précipiter chez ses parents pour leur apprendre avec joie qu'il neigeait. Elle courait la bouche ouverte en essayant d'attraper les flocons. Le premier qui fondit sur sa langue lui réserva une drôle de surprise, il était teinté de sel et d'amertume. En ouvrant la porte de sa maison, Helka fût saisie par la vague de chaleur qui s'en échappa. Elle ne s'était pas rendu compte qu'il faisait aussi froid dehors. La jeune fille enlaça les jambes de son père qui mélangeait les légumes dans la marmite, et cria réjouie :

— Il neige ! Il neige !
— En cette saison ? Tu es sûre que tu n'as pas rêvé ?

L'homme s'approcha de la fenêtre, et cligna plusieurs fois des yeux avant de se rendre à l'évidence, des cristaux légers tournoyaient en valse mélancolique dans la nuit. Pendant le dîner, Helka était bien trop heureuse de la chaleur procurée par le feu de cheminée et le repas pour faire attention au visage rond et sans traits de son amie suspendue au ciel nocturne, qui observait son bonheur au travers de ses larmes.

Pendant toute la nuit l'astre pleura.

Le lendemain, au réveil, Helka remarqua que des fleurs de gels s'étaient dessinées sur les fenêtres. Dehors, un épais manteau de neige recouvrait le potager. La lune était toujours accrochée aux lueurs pastel du matin. La nuée de flocons, loin de s'être calmée, avait doublé d'intensité. La jeune fille s'habilla, saisit un croissant au beurre qui l'attendait sur la table, et sortit de la maison. Un courant d'air froid s'insinua alors dans son cou. La fillette, surprise, laissa tomber son petit-déjeuner par terre en voulant relever le col de sa veste. Il lui jura à ce moment entendre s'esclaffer le ciel. Elle tira donc la langue à la lune et frotta ses gants pleins de miettes. Un silence lourd pesait sur le village. Le seul son qu'elle percevait était celui de la neige qui croustillait sous ses bottes. Aucune poule ne caquetait, aucun forgeron ne martelait.

Helka partit se promener autour de l'étang et ses pas la guidèrent à l'intérieur du rideau de branchage d'un saule. Des gazouillis l'interpellèrent, il s'agissait d'un couple de moineaux avec qui elle appréciait converser. Les deux oiseaux, le plumage gonflé, ressemblaient à deux petites boules de Noël. Elle les salua, mais ils semblaient préoccupés. Du bec de la femelle sortit un sifflement inquiet, presque une supplique :

— Nos oisillons vont mourir de froid, présente donc tes excuses à la lune, s'il te plaît Helka !
— Pfeuh c'est elle qui a commencé d'abord, c'est à elle de s'excuser.

Et la jeune fille leur tourna le dos, boudeuse. Pendant toute la semaine, l'astre ne cessa de pleurer. Le tempo de la valse neigeuse s'accéléra pour devenir une véritable tempête. Les flocons venaient tambouriner aux fenêtres de la petites maison en bois, comme pour rappeler sa responsabilité à la fillette. Pendant les repas, toutes les discussions tournaient autour de la colère des cieux. Le niveau du manteau neigeux augmentait beaucoup, et ses parents étaient très inquiets. Un matin, Helka rendit visite aux moineaux qui nichaient dans le saule rêveur. Quand elle écarta la chevelure émeraude de l'arbre, une motte de neige lui tomba sur la tête et se glissa dans ses vêtements. La petite fille sautilla sur place en criant, puis un long frisson parcourut son corps : un silence pesant régnait dans cette cathédrale de feuilles et de glace. Dans leur nid, les corps froids de ses amis à plumes étaient serrés les uns contre les autres, inertes. L'enfant se tourna vers la lune :

— Vois ce que tu fais espèce de crotte de lièvre, arrête toi ! Arrête de faire tomber la neige !

Les jours suivant, le froid et la tempête s'intensifièrent encore. Les habitants les plus jeunes apportaient du bois aux vieillards du village, quand ils pouvaient encore accéder à leur cahutes, mais les réserves s'épuisaient et plus personne n'allait couper du bois. Plusieurs ancêtres moururent, enroulés dans leurs couvertures aux motifs fanés. Désemparés, les villageois ne voyaient plus qu'une solution pour apaiser la colère des dieux.

Un soir, Helka entendit les villageois qui criaient dehors. Elle sortit la tête par la porte et distingua dans l'obscurité des hommes qui tiraient une femme par les cheveux. Dans les mains fermes de son père, elle reconnut la chevelure rousse de la Célestine. La jeune femme hurlait en essayant de s'agripper aux jambes qui l'entouraient, tantôt suppliante tantôt menaçante. Beaucoup de garçons lui rendaient régulièrement visite dans sa cabane, à la fois amoureux et intimidés par cette beauté sauvage et indépendante qui vivait à l'orée de la forêt. Les épouses quant à elles haïssaient cette rivale qui enivrait les sens de leurs idiots de maris.

Helka prit sa veste et sortit sans faire attention au froid qui mordait sa peau. Elle se mêla à la foule, hypnotisée par les cris et les images saccadées par la tempête qui se déroulaient sous ses yeux. Il était temps de tout leur expliquer, ça allait trop loin.

« Je suis coupable ! J'ai vexé la lune, je suis désolée ! »

La petite fille aurait aimé crier ces mots, mais ils restèrent coincés dans sa gorges. Et si on la punissait ? Et même pire, on pourrait remplacer la belle Célestine par la minuscule Helka. Un homme enfonça la lame de son couteau dans le cou de la jeune femme, qui tomba morte dans la neige. Un fin filet de sang macula les cristaux glacés.

Recroquevillée sur le sol, Helka pleurait en murmurant des excuses. Ses petits doigts violets s'agrippaient à la neige comme si elle tirait la robe liliale de la lune pour attirer son attention.

— Je suis désolée.

Mais ses excuses ne servaient à rien, il était trop tard.
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Dominique L · il y a
Bravo pour la poésie de cette nouvelle, je vote
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Arthur Rogala · il y a
Merci !
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François B. · il y a
Une idée très originale et une écriture très poétique, malgré les drames qui se jouent. Mon soutien
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Arthur Rogala · il y a
Merci pour votre lecture et votre soutien !
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Léonore Feignon · il y a
Mes voix renouvelées, belle finale à vous !
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Arthur Rogala · il y a
Merci beaucoup ! :)
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cat f · il y a
Tout mon soutien, je croise les doigts pour toi
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Arthur Rogala · il y a
Merci beaucoup !
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Isabelle Lambin · il y a
Bonne finale Arthur
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Arthur Rogala · il y a
Merci !
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Flore A. · il y a
Bonne finale, je reviens apporter mes voix.
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Arthur Rogala · il y a
Merci ! :)
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Christophe Pascal · il y a
Je ne regrette pas d'être passé. C'est un très bon texte, créatif, poétique et bien travaillé! Je prévois qu'il y en a d'autres à venir sur votre profil et m'en réjouis d'avance. :)
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Arthur Rogala · il y a
Merci beaucoup, ça me fait plaisir ! Effectivement d'autres textes viendront :)
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Jeanne · il y a
Ravie de retrouver en finale ce conte merveilleux empreint de poésie, que j’avais fort apprécié précédemment et que j'apprécie toujours autant. Tous mes vœux Arthur pour la suite des événements.
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Arthur Rogala · il y a
Merci beaucoup pour ce gentil commentaire !
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LaNif · il y a
Je vous ai relu avec plaisir. Toutes mes voix pour ce triste et beau conte.Bonne finale !
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Arthur Rogala · il y a
Merci beaucoup, je suis content si vous avez apprécié cette relecture !
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Sylvie Neveu · il y a
Il y a là quelque chose du conte. J'ai aimé vous lire. Merci beaucoup
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Arthur Rogala · il y a
Merci beaucoup à vous !