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Quand nous roulions sur les chemins...

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Stine56

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Le vélo, c’est bien connu, ça ne s’oublie pas. Oh, je n’ai jamais été fervente cycliste, je le confesse. Non pas que je manque d’inclination, bien au contraire. Disons que les circonstances de ma vie s’y sont rarement prêtées. Et maintenant, à presque soixante ans, je ne vais pas commencer à jouer les pédaleuses attardées n’est-ce pas ?
Or, ce n’est pas ainsi que l’entendait l’homme de ma vie. Tout a commencé un Noël par l’achat d’un vélo d’appartement. Bon pour le cœur et pour se refaire une musculation disait-il. Mais ce serait mal le connaître que d’imaginer que ça s’arrêterait là. Au printemps, au détour d’une promenade, voilà que nous tombons nez à nez avec des engins de rêve accompagnés d’un charmant bonimenteur.
Mais quel est cet élément supplémentaire accroché au cadre ? Une batterie pardi ! Magnifique. La voilà donc la solution pour motiver nos gambettes moyenâgeuses à grimper quelques déclinaisons. Plusieurs mois de rêves, de recherches sur la toile, de discussions passionnées, de comparaisons commerciales plus tard, la décision est prise. Cyclistes nous deviendrons, et au guidon nous nous éclaterons.
Grâce à l’aimable complicité de Christian, passionné vendeur dans notre magasin favori, nous avons patiemment attendu, choisi et étudié les nouveautés au rayon des cycles, miraculeusement en promotion le premier mois de leur sortie. Puis, par une belle matinée ensoleillée, j’enfourchais le roulant destrier et, juchée à un mètre (ou presque) du sol, expérimentais la voltige sur deux roues. Malgré mon manque d’équilibre chronique (les hôpitaux de France et de Navarre vous le confirmeront) l’essai fut concluant et quelques minutes plus tard nous passions à la caisse.
Quels fabuleux instants nous vivrons désormais ! Toute à ma joie d’être encore capable de telles prouesses, je n’en reviens pas. Je n’ose pas, au début, utiliser la batterie à son maximum, mais bien vite j’apprends. À nous les petites routes du pied du Jura, les jolis villages fleuris du Gros de Vaud, et même, au grand ébahissement de nos amis et voisins, les allers et retours spontanés au supermarché du coin.
Fière comme Artaban sur son cheval blanc, je ne crains plus personne sur ma mécanique en aluminium. Enfin, presque ! Le souvenir d’une pente un peu raide et de ses conséquences, il y a plus de trente ans, m’ayant rendue prudente pour la vie, nous choisissons pour le moment de descendre de notre montagne en train, avec nos montures, afin de nous amuser en plaine sur des routes à peu près plates. Ça suffit comme ça pour commencer. Et hardi petit ! Quarante-sept kilomètres le premier jour, soixante le second, cent onze en trois jours, bientôt les changements de vitesse n’ont plus de secrets pour moi. Je bénis l’ingénieux frère humain qui a mis au point cette machinerie qui, pour une fois, contrairement à bien d’autres, me facilite la vie.
Jusqu’au jour où ce fut... la chute !
Un jour comme les autres pourtant, où tout avait bien commencé. Soleil, chaleur et petits zoziaux. Nous sommes descendus en train, comme à l’accoutumée, jusqu’à Six Fontaines, puis nous avons roulé jusqu’au lac et nous avons poussé jusqu’à Grandson. Mais en passant par Orge et Giez cette fois, où peut-être le contraire, enfin, je ne me souviens plus très bien du trajet exact. Nous nous sommes arrêtés dans un joli restaurant au bord du lac pour nous désaltérer et reposer nos jambes, puis nous avons pris le chemin de la gare pour remonter chez nous.
À un moment, au-dessus d’un des nombreux petits canaux qui convergent vers le lac, est posé un petit pont Japonais. Pour en fermer l’accès aux véhicules à moteur, une lourde chaîne est tendue entre deux poteaux. Le passage à vélo se fait donc aisément d’un côté ou de l’autre du pont. Ce que mon compagnon (équilibré lui !) réussit à merveille. Lors d’une précédente promenade, audacieuse mais pas téméraire, je suis descendue de machine pour passer l’obstacle. Cette fois, le petit démon du risque m’attaque et je tente mon va-tout pour suivre mon homme. Or, au moment où je dois tourner à gauche, ne voilà-t-il pas que ma brave mule de bécane continue, elle, tout droit. La suite relève d’un délire fantasmagorique. La chaîne clôturant le petit pont se prenant entre ma roue et mon pare-chocs, les deux poteaux, heureusement posés sur des fondations pourries, se descellant très lentement, je chus en un ralenti très doux, une apocalypse silencieuse de roues, de sacoches et de ma personne, sans le feu ni les flammes, et je me retrouvais, posée sur le dos, les quatre fers en l’air, tel un hanneton, coincée sous mon vélo. Même pas mal ! Enfin, si, quelques bleus que j’exhiberai plus tard comme autant de trophées couronnant ma bravoure.
Bien sûr, je n’aurais pas été moi si je n’avais pas, anticipant l’accident, poussé un cri strident.
Sans savoir alors si je m’en relèverai vivante, j’ai quand même eu le temps de me confirmer, d’un dernier regard, que notre civilisation n’était pas encore tout à fait décadente.
En effet, pas moins de quatre (!) messieurs ont réagi au quart de tour à mon appel. Mon cher et tendre est accouru, ce n’est pas une surprise mais merci quand même ! De même qu’un employé de la voirie qui se trouvait par là. Sur la route, un aimable quadragénaire a bondi hors de sa voiture et un cycliste a sauté de son vélo. Quatre messieurs, bien sous tous rapports, au secours de ma petite personne ! Je n’en croyais pas mes yeux, ni mes cheveux blancs. Ils ont relevé les vingt-cinq kilos de ferraille qui m’étaient tombés dessus avant de m’aider à me relever moi.
Non sans me souffler au passage (le cycliste) que la prochaine fois, il serait plus judicieux que mon casque se trouve sur ma tête plutôt que dans ma sacoche...

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Jacques Lemoine · il y a
Bien amené. Ce texte se lit avec plaisir. J'aime beaucoup évidemment le moment de la chute. On ne se refait pas, toujours à rire du malheur des autres. A bientôt.
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