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Quand les poètes sauvent la vie

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Axelle Amouroux

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"En fait à quoi ça sert un poète de nos jours ?

Parce qu’il faut forcément servir à quelque chose ? Question stupide. Ce qui n’est pas utile, ce qui n’est pas productif a tendance à être décrédibilisé, au mieux, éradiqué, au pire, de nos jours."

Quelqu’un qui rêve et fait rêver n’intéresse plus personne, avait-on dit à Marc au détour d’un cours à la fac. En entendant cette phrase, il avait eu l’envie irrépressible de se lever et de quitter le cours sur le champ. Qu’est-ce qu’il foutait là ?

Il aimait caresser ses espoirs utopiques, en parfait idéaliste. C’est pourquoi ce genre de discours le faisait frémir.

A la fin des cours, il fonça vers le local qui servait de salle de réunion au journal de l’université, dont il faisait partie, puis il ouvrit machinalement le traitement de texte de son ordinateur.

"Rêver ! Quelle plus douce illusion que le rêve ? Nous avons tous besoin de nous échapper de temps en temps. Le rêve est sûrement une des dernières choses qui nous sauve d’une lente mais certaine déchéance, direction les milliers d’enfers que notre quotidien nous jette à la figure. Bien sûr, nous avons besoin de rencontrer des rêveurs, pour nous dire qu’une autre vision est possible, qu’il existe un Ailleurs où se réfugier. Ils nous montrent la voie pour traverser sans blessure des jours sordides. On peut considérer ça comme du mensonge. A moins qu’il ne s’agisse d’une alternative ?"

Marc s’arrêta un instant. Il était intimement convaincu qu’il était du devoir de tous de chérir et de protéger les rêveurs et tous ces gens qui nous offrent à rêver... Sans eux, la vie ne serait-elle pas fade ? Elle apparaîtrait bien trop vaine !

"Mais ce n’est qu’un détail peut-être. Est-ce vraiment la définition du poète ? Un rêveur ? Voilà une constatation que l’on ne peut nier, mais elle semble si incomplète ! Un poète a-t-il pour fonction – pour obligation – de faire rêver son lecteur ? Tous les poètes ne s’enferment pas dans un monde de rêve. Il ne peut pas les contenir. C’est bien trop restrictif. Non, ils ne vendent pas du rêve. La douce illusion, si elle prend une trop grande place et surpasse la réalité, devient cruelle."

Au contraire, ne révèlent-ils pas la vérité mieux que quiconque ? Marc n’en était pas sûr. Le jeune homme raya la phrase.

"Les poètes subliment la réalité. Ils la transpercent. Ils savent mettre les mots justes sur l’indicible. Ils éclairent le monde à l’encre de leur plume. Ne devrait-on pas les admirer ? Les admirer, parce qu’ils connaissent les plus sombres secrets des mots, parce qu’ils sont capables de leur donner tout leur sens. En associant des lettres et des images, ils redessinent le langage, ils en extraient la beauté la plus pure, la plus délicate et la plus brute, aussi. Comment ne pas succomber, alors qu’il suffit de les lire pour connaître calme, fureur et rédemption ?"

Les doigts de Marc s’immobilisèrent encore au dessus du clavier. Lui qui se pensait destiné à écrire de la fiction, il ne désirait que faire rêver les autres. Les bienfaits de l’irréalisme lui apparaissaient d’une évidence si absolue... Il ne devait pas se laisser égarer. Quelle pourrait être sa réponse concrète à la question qu’avait posée cette élève, un peu plus tôt ? A quoi ça sert ? A quoi ça sert les poètes ? Mais n’avait-il pas déjà tout dit ?

"Les poètes offrent à qui veut bien les lire et les comprendre, une pause d’infinie splendeur dans un environnement hurlant. « Les poètes » ! Comme si l’on pouvait les regrouper d’un seul groupe nominal. L’affirmation précédente est vraie pour certains d’entre eux. Pensons aussi à ceux qui à l’inverse, mettent leurs mots au service du cri virulent qui les ronge ! Parfois, seuls les mots ont le pouvoir d’apaiser, un temps, la rage qui bouillonne à l’intérieur. La poésie rassure et fait oublier autant qu’elle accable et qu’elle accuse. Parfois, elle ne se veut ni engagée, ni rêveuse. Alors, elle décrit un paysage immobile, elle honore un destinataire, elle éveille la réflexion et la création. Il s’agit d’un autre de ses attraits. La langue survit et naît à travers les poètes, qui l’entretiennent autant qu’ils la réinventent, dans un monde où elle perd son sens, où elle se simplifie jusqu’à mourir lentement, dans les bouches comme dans les cœurs. Enfin, les poètes rappellent et prouvent que l’image, le son et le virtuel ne sont pas toujours nécessaires pour provoquer l’émotion. Ils font apparaître des milliers de couleurs, de bruits, de sensations, de senteurs et de sentiments en manipulant les vers et la prose."

Les mains de Marc tremblaient légèrement. Son article ressemblait à celui d’un adorateur béat. C’est l’impression qu’il avait. Il aurait voulu le conclure sur la formule « Longue vie aux poètes ! », mais n’était-ce pas s’enfoncer un peu plus ? Qu’en penseraient ses lecteurs ? Leur avis importait-il ? Oui... Il avait écrit pour eux, pour la question de cette jeune femme qui l’avait tant perturbé. Il avait écrit pour soulever une injustice. Mais si elle était convaincue que la poésie était inutile, si elle pensait que nos vies ne laissent plus de place au rêve, irait-elle lire cet article ? Sûrement pas. De toute façon, son texte atterrirait en dernière page. Ce n’était pas ce qui intéressait vraiment les étudiants, après tout.
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Grenelle · il y a
Merci au nom de ceux qui se rêvent poètes, mais qui ne sauront jamais s'ils l'ont été.
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Image de Axelle Amouroux
Axelle Amouroux · il y a
Ce texte est un peu pour eux !
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