Quand la ville se pare de pamplemousse

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Ce qui t’emportait d’abord, c’était le bruit. Quand tu fermais les yeux, tu n’entendais que ça, le rugissement de la ville. Le vrombissement des voitures se mêlait au pépiement des oiseaux, les sirènes s’égosillaient, laissez-nous passer il y a urgence. Et, au coin de la rue, un sans-abri chantait. Sa voix modulait des rêves de jazz et c’était beau à en pleurer. Dommage que tout le monde fasse semblant de ne pas le voir. On n’a pas le temps, désolé.
Ce qui te transportait ensuite, c’était les couleurs. Ici elles étaient plus vives que nulle part ailleurs. Et ces lumières qui t’aveuglaient, elles étaient comme des lucioles en transe. Tu peux sillonner le monde, jamais tu ne verras un endroit semblable à New York. La ville était comme un rêve et même ceux qui y vivaient se demandaient parfois si elle existait.
Nora marchait vite. De toutes ses forces et avec toute sa peur. Le soleil se levait paresseusement tandis que la ville s’étirait bruyamment. Mais Nora n’avait pas le temps de contempler tout ça. Il fallait qu’elle la retrouve. New York était un palais de glaces aux mille couleurs. On ne pouvait pas chercher quelqu’un sans s’y perdre.
Elle était partie. Nora s’était réveillée à l’aube en sentant cette certitude pulser dans son corps. Avant même d’avoir vu le lit vide, elle savait que sa sœur était partie. Ivy avait dû se lever dans la nuit, la nuit rendue noire par le sang des étoiles. Les lumières de la ville, ses mélodies, ses couleurs, avaient dû l’appeler. Et Ivy n’avait pas su résister.
Depuis sa tentative de suicide, il se dégageait d’Ivy une mélancolie très douce et très abîmée, que tout le monde pouvait voir et que nul ne pouvait saisir. Alors, parfois, elle s’en allait. Comme ça. On ne savait pas trop si elle cherchait à échapper au monde ou à se fuir elle-même, mais elle partait sans un mot.
Nora se fit intérieurement la liste des lieux où sa sœur avait pu aller. Elle entra dans Central Park avec la ferme intention d’examiner chaque arbre. Comme si Ivy lui faisait une bonne blague et se cachait derrière un orme. Mais cela faisait longtemps qu’Ivy n’était plus assez joyeuse pour jouer.
Les familles se promenaient, un air béat sur le visage. Les enfants poussaient un cri de ravissement quand ils s’élançaient sur la patinoire. Les écureuils allaient et venaient en quête de cacahuètes et, peut-être, de compagnie. Nora aurait voulu que tout ça s’arrête. Elle resta dans le parc deux ou trois heures avant de s’éloigner, l’angoisse collée à ses pieds comme une ombre douloureuse.
Elle se fit avaler par le métro, cette bête souterraine qui renfermait en son cœur d’acier tous les mystères de la ville. Elle suivit les touristes qui allaient prendre le ferry pour voir la Statue de la Liberté. Elle s’imaginait que peut-être Ivy regarderait les bateaux voguer sur l’Hudson River. Mais sa sœur n’était pas là.
Elle passa le reste de la journée à écumer New York. Elle se rendit dans Chinatown pour vérifier qu’Ivy ne flânait pas entre les étals des « fruits étranges » qu’elles adoraient manger. Elle arpenta Broadway, au cas où sa sœur aiderait des comédiens à distribuer des tracts pour une quelconque comédie musicale. Elle entra même au MoMA, pensant qu’Ivy passerait peut-être la journée à contempler La Nuit étoilée.
Elle traversa le Brooklyn Bridge. Pendant un temps, sa sœur et elle avaient eu l’habitude de venir voir les cadenas laissés par les amoureux. Ils étaient pleins d’illusions touchantes, quand ils accrochaient leur bout de métal comme une promesse qu’on ferait à l’éternité. Les deux filles étaient fascinées devant une telle confiance en l’avenir. Ivy aurait aimé avoir autant de certitudes et d’espoirs que ceux qui accrochaient ces cadenas. Mais elle ne croyait en rien.
La sœur de Nora n’était nulle part. Et pourtant, c’est comme si elle était partout. Elle faisait partie de New York, cette ville qui pulsait et respirait de toute son âme.
L’après-midi touchait à sa fin quand Nora eut un sourd pressentiment. Elle sut, en un éclair, qu’Ivy se trouvait en haut du Rockfeller Center. Elle avait toujours été subjuguée par la beauté de New York quand la ville s’étendait à ses pieds.
Nora commença à suffoquer. La vision d’Ivy au Top of the Rock s’imposait nettement à elle. Sa sœur s’élançait dans le vide, bras tendus, comme quand enfant elle s’allongeait dans la neige pour laisser une empreinte d’ange. On ne répare pas les gens cassés. Ils essaient de sourire, ils vous laissent leur tenir la main. Et puis quand vous regardez ailleurs, ils s’éloignent, sans un bruit. Et c’est fini.
Quand Nora acheta un ticket, son cœur martelait sa poitrine. L’homme chargé de la sécurité la dévisagea d’un air inquiet quand il fouilla son sac.
- Tout va bien, mademoiselle ?
Nora grimpa les marches et ne recommença à respirer que lorsqu’elle fut parvenue tout en haut.
Ivy regardait New York danser sous le soleil qui se couchait. Nora reconnut sa silhouette de dos et ses longs cheveux bruns flottant dans le vent. Sa sœur se retourna quand elle entendit des pas se diriger vers elle.
- J’ai attendu ce moment si longtemps, chuchota Ivy. Le ciel est orange et rose pamplemousse, il valse avec la ville. Les couchers de soleil sont toujours si beaux.
Nora cherchait frénétiquement quoi dire pour la retenir. Mais Ivy la regardait avec sérénité. La majesté bouillonnante de New York semblait avoir apaisé en elle une amertume doucereuse. Pour la première fois depuis des mois, elle adressa un sourire lumineux à Nora :
- On rentre à la maison ?

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Arlo G · il y a
Excellent TTC bien construit et agréable à lire, j'aime et vous avez le vote d'Arlo.
La finale de la matinale en cavale arrive à son terme le 29/12 à 11 heures.
Arlo vous invite à soutenir son poème "découverte de l’immensité". Merci à vous et bon après- midi.

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Louise Lombard · il y a
Ce serait magnifique, que Nora réussisse à montrer à sa soeur comment la vie est belle.
Ta nouvelle est géniale, petit coeur d'artichaut. Kin'.
P.S : je finis toujours par avoir ce que je veux

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Elena Lmr · il y a
Les mots s'enchaînent naturellement, ça se lit sans peine, on suit Nora avec plaisir, on s'accroche comme elle au sourire de sa soeur... En plus on croise une patinoire et les cadenas des amoureux.. +1 ;)