Quand la nuit revient

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Nous avons parcouru les montagnes dans le silence de la nuit. Retiré nos souliers pour ne pas faire craquer les brindilles. Mes pieds saignaient et je mordais mes lèvres en serrant la main de ma mère, ses yeux encore accrochés à un point minuscule, quelque part derrière nous. Elle disait qu’il ne fallait pas pleurer, laissant balancer au bout de sa main libre une valise pleine de chiffons, enrubannée de vieilles ficelles. Dans le ciel, son foulard rouge s’est échappé, et nous sommes restées terrées quelques minutes contre le sol, regardant se mêler aux nuages le parfum de ses printemps passés avant de reprendre la route.

Nos jupons sur les cimes balayaient la poussière grise d’une route incertaine et le vent hagard séchait mes larmes avant qu’elles ne puissent couler. Je voyais battre le nerf de l’inquiétude sur ses traits figés et quelques mèches brunes se coller sur les contours de ses joues sous l’effort de la marche. Mais je voulais croire. Rêver la fin des broussailles comme une promesse heureuse. Je me trompais.

Ici les gens s’écartent sur notre passage, ils murmurent dans notre sillage. Nous sommes trop brunes, nos peaux ont trop aimé le soleil pour se fondre dans le paysage. Nos pieds pataugent dans des rigoles amères, sillons de vie qui émergent de la boue. Tout n’est que planche piquée de vers, tôle gondolée de froid et de misère. Ma mère dit que notre richesse est dans notre cœur, qu’elle tient nichée là dans les moments heureux qu’on ne peut nous arracher. Tout me manque. L’odeur du foin et le bruit des sarments qui crépitent, la toison rugueuse et le souffle chaud de nos bêtes devenues orphelines.

Quand la nuit revient au milieu des baraques et que l’on tire des chaises dans une cour de fortune en allumant des bougies, quand les voix s’unissent, alors je ferme les yeux et j’oublie.

Je porte ma terre dans mon sang et j’ai le sel de la mer gravé dans mes paumes. La poésie de ses reliefs au fond de mon iris. Le souvenir du vent qui court sur ma peau. Mon regard d’étrangère se plante comme un étendard dans cet environnement hostile et, si des coquelicots il ne reste qu’un cœur de mantilles, c’est parce que j’en ai cueilli les pétales avant de partir. Ils volent et virevoltent au son du Fado, quand les femmes libèrent leurs larmes retenues pour les fondre dans le chant des souvenirs.

Je porte l’espoir et caresse l’envie des miens, quand le temps viendra, de disperser leurs cendres là-bas, un peu plus au sud. Ma terre me reverra, elle garde mon regard fier, le désir de rattraper le foulard de ma mère et de lui rendre son parfum. Je reprendrais aux nuages mes espoirs et la promesse du soleil.

Mon souffle se porte au loin des pierres auxquelles j’appartiens, et je rêve d’effacer la douleur contenue dans ce simple mot : exil.

Quand la nuit revient, mon cœur se rappelle et il cesse de se battre pour pleurer ses racines.

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