Quand Jimmy regarde la mer

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Il est un village où vivent les histoires, où elles se racontent les unes aux autres et partent parfois en quête de nouvelles aventures....Je le cherche depuis toute petite et j'espère le trouve  [+]




C’est Jimmy. Jimmy, c’est un petit gars, un petit gars d’ici, ou bien de là-bas, qu’importe. Jimmy a la peau de la couleur du sable, déjà tannée comme celle d’un vieux loup de mer. Il a les yeux de la couleur des landes, l’iris ajonc, la pupille éclat de bruyère. Son rire s’écoulait comme le ruisseau à travers la vallée. Mais le ruisseau s’est tu, car Jimmy ne rit plus.
Quand Jimmy regarde la mer, les vagues qui s’écrasent contre la grève, l’écume qui s’envole au gré du vent, et les mouettes rieuses qui piquent et plongent,  Jimmy pense à son père. Il pleure. Ses larmes se mélangent aux embruns. Jimmy serre les poings.
Il y a un an de cela, comme tous les matins, son père a mis son ciré, ses bottes et son bonnet, et est parti vers le port. Là, il rejoindrait ses hommes et son chalutier. Avant qu’il franchisse la porte de la maison, la mère de Jimmy a dit à son mari : « Tu es sûr ? on annonce gros temps. ». Le père a sourit du sourire de ceux qui ont apprivoisé la mer, et a répondu « Ne t’inquiète pas, à ce soir ». Jimmy savait qu’il reviendrait, comme toujours. Mais le père n’est pas revenu ce soir-là. Ni le lendemain. Ni les autres jours.
Jimmy et sa mère ont tant pleuré, tant et tant que leurs larmes auraient pu engloutir la mer. Puis la vie a continué, les jours se sont égrainés comme le sable qui coule à travers les doigts, les vagues se sont succédées inlassablement sur la grève, mais, rien, non, rien, n’a pu consoler l’enfant. La peine et la colère,  comme de noirs nuages d’orages, assombrissaient le cœur de Jimmy.
Depuis, tous les soirs après l’école, Jimmy va à la chapelle des marins, y dépose une fleur pour son père, puis se dirige vers la plage. Il s’assoit. Il regarde la mer. Il pleure. Il pense à son père. Ses larmes se mêlent aux embruns.
Jimmy ne comprend pas les grands. Ses oncles sont pêcheurs, sa mère poissonnière, ses tantes filent les filets. Ce sont tous des travailleurs de la mer, des gens de peu de mots mais de beaucoup de cœur, qui semblent toujours en escale sur terre. Mais, Jimmy, qui sait déjà du haut de ses douze ans, vider un poisson, tisser un filet, conduire une barque, qui connait tous les courants, récifs, rochers, se dit « Moi jamais, jamais, je ne serais un travailleur de la mer ! Jamais, je ne travaillerais avec cette garce, cette chienne, cette traitresse ! Elle m’a pris mon père! ».
Jimmy n’aide plus sa mère à la poissonnerie, refuse de partir pêcher avec ses oncles, déchire les filets qu’il avait mis tant de temps à tisser. Il voudrait assécher les courants, limer les récifs, et briser les rochers dissimulés sous un manteau de lichen.
Il divague et dérive comme un bateau auquel on aurait tranché les amarres.
Un soir, comme à son habitude, Jimmy va à la chapelle des marins, y dépose une fleur pour son père, puis se dirige vers la plage. Il s'assoit. Il regarde la mer. Il pense à son père quand soudain, il entend une voix :
- Quelqu’un ! quelqu’un ! A l’aide !
L’enfant sursaute. Est-ce son père qui est revenu ?Non, il efface très vite cette pensée. Il tourne son regard au loin. Là-bas, il voit des bras, une tête, un maillot de bain rouge qui se débattent au milieu des flots! Quelqu'un se noye!
Alors Jimmy sait. Sait qu’il est travailleur de la mer, qu’il connait par coeur les courants, les récifs, les rochers. Ni une, ni deux, il se jette à l’eau. Il nage, nage, nage comme un forcené jusqu’à la femme, la saisit, et nage, nage, nage jusqu’à la grève. La, doucement, il la dépose sur le sable, lui fait recracher l’eau, lui caresse le visage. Elle ouvre les yeux. Lui sourit. Lui dit « Merci ». Dans le cœur de Jimmy, un rayon de soleil vient percer les nuages noirs de sa colère et de sa peine. Il regarde la mer. Il lui fait un clin d'oeil. Il lui dit : "C'est entendu,  je serais sauveteur". Ses larmes de joie se mélangent aux embruns.
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N Louison · il y a
Touchée !
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JLK · il y a
Et un requin égaré par là se dit : "Merde! Si j'avais pas lambiné..."
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Flavie Pain · il y a
😂 ça me donne envie d'écrire une fin alternative pour les enfants pas sages "et ils meurent dévorés, déchiquetés, par un grand requin blanc. Bonne nuit les enfants."
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Joëlle Brethes · il y a
Votre "univers" est généreux et vous savez le "mettre en récits"... 😊💖
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Flavie Pain · il y a
Merci 🌺
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Mickaël Gasnier · il y a
Légèrement ému sur la fin par le destin de ce gamin.
Je suis sensible que voulez vous.
Par contre je ne l'aurais pas classée dans " Histoires pour enfants " à mon goût elle mérite plus de lectures...

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Flavie Pain · il y a
Ce petit garçon allant après l'école à la chapelle des marins a réellement existé. J'ai voulu lui imaginer une forme de résilience.
Merci d'avoir pris le temps de me lire!

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F. Gouelan · il y a
Reprendre goût à la vie en sauvant les autres. Une façon aussi de sauver son père.
Un beau message.

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