3
min

Quand je m'ai réveillé ce matin, j'étais mort.

Image de Pecorile

Pecorile

1647 lectures

228

Qualifié

Je ne l'ai pas su tout de suite tellement ce matin semblait pareil aux autres, un matin ordinaire avec le jour qui pointe par l’entrebâillement des volets et par l’imposte aux vitraux colorés au-dessus de la porte. La lumière était là, bien visible mais pas les sons... Eux étaient inaudibles ! Les corbeaux qui d’habitude mènent grand tapage dans le marronnier et sonnent mon réveil, même eux étaient silencieux à moins qu’ils ne fussent déjà partis dans les champs. Je n’avais pas besoin de regarder l’heure pour savoir que l’Angelus allait bientôt sonner et qu’alors, au dernier coup, je me lèverais. Le clocher est resté muet et moi je suis resté couché. Combien de temps ? La chambre était silencieuse, de plus en plus lumineuse et moi je regardais le plafond, la rosace autour du plafonnier à trois branches orientées l’une au Nord les autres à 120° l’une de l'autre, c’est moi qui les avais disposées ainsi, comme ça sans raison particulière. En fait, si ! Il y avait une raison : j’aime l’équilibre et l’harmonie, une bonne orientation est préférable au hasard et au vagabondage. C'est pourtant là que mon esprit s’engage vers une direction que j’ignore. Ordinairement au réveil je fais mon programme de la journée ou du moins je formule mes désirs, quitte à aménager par la suite. Là, je n’éprouve aucun besoin.

Étendu sur le dos je contemple le plafond et les trois branches du plafonnier, c’est toujours le silence.

Une mouche parcourt la branche sud-est et, après avoir choisi l’emplacement, pose sa fiente sans hâte. Sale bête ! Je devrais me lever et la chasser... hier je l’aurais fait ! Ce matin je regarde et c'est comme si je ne la voyais pas ! Je reste indifférent, je fais le mort. Elle ne s’y trompe pas et, nullement dérangée, excrémente à tout-va. Ses mouchetures luisantes rondement étalées signent la déchéance de mes bronzes dorés. Je hais les mouches, leur noirceur et leur culot. Je hais les mouches d’une haine futile qui ne les trouble pas. Sans le moindre scrupule et dédaignant mon ire elles souillent ma gloire et conchient mon empire.

Un empire assemblé avec peine, amour et dévotion n’appartenant qu’à moi et qui m’entoure.

Il fait grand jour au-delà des volets et des vitres colorées. Ici, dans la chambre, la lumière est moins vive mais elle baigne chaque objet : la commode victorienne pansue gardienne de mes chemises, caleçons et chaussettes ; la « toilette de marine » débarquée d’un des derniers grands clippers, dénichée chez un antiquaire, et dont j’ai fait ma «  caverne d’Ali-Baba » ; la table de chevet avec sa lampe ; le valet de nuit aux vêtements soigneusement posés et la cheminée en marbre flammé gris-clair. Chaque surface plane est envahie d’une multitude de bibelots, toute une collection où dominent les photos encadrées, les statuettes et figurines représentant des oiseaux de toutes matières et couleurs. Une collection faisant le désespoir de « Celle » chargée de nettoyer ces « nids à poussière » et de les remettre ensuite soigneusement à leurs places. J’aime bien mes petits bibelots, à chacun s’attache un souvenir et je peux dire à coup sûr d’où et de qui il provient. Pareil pour les tableaux sur les murs, tous témoins de relations amicales avec leurs auteurs au temps où, avec « Elle », je fréquentais les milieux artistiques. On parlait constamment en faisant de grands gestes, en pointant du doigt, en prenant à témoin ; on admirait, on critiquait, on louangeait beaucoup ou on boudait un peu. On éreintait aussi : c’était la vie mondaine... pratiquée en amateurs sauvages, en nous amusant beaucoup.

Une vie ainsi reliée à des objets disparates, eux-mêmes rattachés à des personnes et des événements dispersés dans le monde.

Ma vie est là, étalée autour de mon lit et sur lui aussi dans la mesure où j’y suis étendu et qu’en basculant simplement la tête à droite et à gauche je pourrais la contempler d’un regard et la remercier de sa fidélité. Ma tête ne bouge pas, elle est braquée vers le plafond et je fais tourner mon kaléidoscope dans le silence. Toute ma vie, est-ce possible ? Cela n’apparaissait pas les jours précédents lorsque je sortais du sommeil. J’étais tout de suite pris par la préparation de la journée nouvelle avec les bruits du dehors en accompagnement de ma réflexion. Aujourd'hui l’engrenage n’engrène rien, le bruissement habituel accueillant mon réveil n’est pas ; tout est immobile et silencieux, ce n’est pas de l’hostilité ni de l’indifférence... C'est le calme absolu, la plénitude : Zen. Tout est à sa place, rien ne manque sauf cette vibration imperceptible à peine ressentie, hors considération, qui dans l’instant me manque terriblement ! Je ne l’ai pas perçu tout de suite mais maintenant le manque devient prégnant, insupportable... Ce qui passait inaperçu occupe soudain tout l’espace.

Quelle vibration ? Sur quel spectre ? À l’extérieur de moi ou en moi ? Peut-elle échapper à l’observation dans le déroulement normal du quotidien ? Elle n’aurait en ce cas pas d’importance et je n'ai pas à m’en soucier ! Les ondes voyagent dans l’Univers, dans l’Espace et tout autour de nous passant d’un corps à l’autre. Ce que l’on croit faire de soi-même c'est un autre qui l’accomplit : une main approche mon visage, sur les yeux...

Qui donc ai-je vraiment réveillé ce matin ?

PRIX

Image de Printemps 2018
228

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
Un titre qui aurait pu faire partie d'un album de Renaud et un texte de qualité sur un sujet "immortel" (un peu facile, je sais, mais il n'y a d'immortelle que la mort pour nous pauvres humains). Mon vote
·
Image de Kenavo
Kenavo · il y a
Bonnes ondes... MES 5 voix ! Vous pouvez aussi aller voir ma poésie ''Aphrodite 2018'' pour le prix Saint-Valentin...
·
Image de Serge Debono
Serge Debono · il y a
J'aime ce silence qui permet au défunt de redécouvrir l'endroit dans lequel il a vécu, et ce mystère qui plane sur votre texte. Bravo ! Si ça vous tente http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/illusion-cathodique Sinon à bientôt ;-)
·
Image de Thierryc
Thierryc · il y a
Un sujet difficile narré avec beaucoup de délicatesse et sensibilité. Vous avez mes voix
·
Image de Luce des prés
Luce des prés · il y a
Je découvre et je vote !
J'ai écrit un haïku de printemps, si ça vous dit ...

·
Image de Yann Olivier
Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

·
Image de Landry des Alpes
Landry des Alpes · il y a
Finalement la Mort n'est pas si terrible que ça...avec vos mots. J'aime beaucoup "Sans le moindre scrupule et dédaignant mon ire elles souillent ma gloire et conchient mon empire." . La fin mystérieuse fait réfléchir. Bravo!
·
Image de Adriana
Adriana · il y a
Une fin de vie dans le calme et la sérénité. Image souvent bien loin du monde actuel
·
Image de Didier Lemoine
Didier Lemoine · il y a
Bon texte. Mes votes pour vous. Si vous voulez visiter et pourquoi pas voter pour "la princesse Alexandra" qui lutte dans le prix IMAGINARIUS, c'est ici :http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
·
Image de Jln
Jln · il y a
une écriture légère agréable à lire et bien construite. sujet traité d'une façon très originale;
·