Quai numéro sept

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Hiver 2021
Je ne l’avais pas revu depuis ce réveillon désastreux. On s’était étripés pour une bêtise, comme souvent lors des repas de famille.
Chacun s’épuise à dénicher un cadeau, salivant à l’idée de mets délicats, heureux de se retrouver, et pour une phrase en suspens, un sourire mal interprété, le climat fraîchit soudain, le chapon brûle dans le four tandis que les huîtres baillent d’ennui au milieu de la table. Dans le meilleur des cas, on attend le dessert avant de dégainer et fourbir les armes.
Je faisais les cent pas sur un quai de gare ouvert à tout vent. Mon frère aîné m’avait envoyé un petit mot pour mon anniversaire, je devrais dire deux petits mots – bon anniversaire – mais j’avais lu à travers l’encre violette comme un début de réconciliation, la hache de guerre semblait enterrée. J’avais répondu que je l’attendrais au train comme d’habitude pour célébrer ce grand jour. Plus qu’une coutume, une tradition. Chaque année, mon frère m’invitait au restaurant pour arroser le temps qui passe.
Je ne savais plus très bien ce qui avait mené à la dispute. Une histoire de voiture neuve, tapageuse à mon goût, moi qui ne roule qu’à vélo dans les rues de la capitale. La discussion avait pris un vilain tour, j’étais devenue la bobo de service, la snobinarde, la petite sœur pourrie gâtée par les parents du temps de leur vivant. Le dernier argument était hors sujet, mais j’avais lu dans les yeux de mon frère plus qu’un reproche jaloux, une profonde souffrance, de celles qu’on ne peut inventer. Il avait claqué la porte, gâchant la fête de tous, plantant dans mon cœur une lame rougie au fer du chagrin.
Je comptais sur ces retrouvailles pour jeter aux orties rancœurs et incompréhensions, apaiser de mon affection ses plaies vives et retisser les mailles de notre belle fraternité.
Mais le train n’arrivait pas, il avait déjà deux heures de retard, j’étais frigorifiée, saoulée par le va-et-vient des voyageurs pressés, le courant d’air mordant qui s’engouffrait dans le moindre interstice des vitres disjointes, les relents sucrés jusqu’à l’écœurement des viennoiseries bon marché. Je tapais du pied pour me réchauffer et dans ce geste je revis la fillette capricieuse, celle dont mon frère devait se souvenir. Et je souris.
J’étais si absorbée que je n’entendais pas les haut-parleurs hurler les horaires des trains en partance, les recommandations d’usage quant aux bagages abandonnés. On avait retrouvé un enfant égaré, il fallait le récupérer d’urgence à l’accueil. Un accident avait eu lieu sur la ligne – grésillements —, les familles du quai numéro sept étaient attendues dans la salle d’attente, un médecin pour les accueillir – grésillements —, accident grave, déraillement. Il me fallut de longues minutes pour intégrer qu’on parlait de nous, de moi, de la petite sœur attendant son grand frère pour faire la paix. Je compris qu’il était blessé, peut-être pire et me dirigeais vers la salle d’attente comme un automate décérébré, je marchais sans le vouloir, les yeux secs, le désespoir viendrait plus tard.
Les familles s’amassaient jusque dans le hall, les hôtesses tentaient d’expliquer ce qu’elles ne savaient qu’à demi, on se bousculait, marchant sur les pieds de l’un, enfonçant les côtes de l’autre et je restais seule, hébétée parmi la foule qui grossissait de badauds et de curieux malsains. On ne connaissait pas encore le nom des victimes, leur état de santé, il nous fallait patienter. Chacun y allait de son hypothèse, les rumeurs enflaient — aucun survivant, vétusté des caténaires, un drame, une catastrophe, l’incurie des dirigeants.
Des bribes du réveillon me revenaient en boucle, les mots cinglants de mon frère, le bruit sec de la porte qui se ferme sur sa colère, la grisaille plombée de ma tristesse, mon espérance à gommer la querelle, renouer avec ce frère adoré. Je lui en voulais de m’abandonner dans cette gare hostile, seule au milieu d’inconnus aussi désespérés que moi. Je me reprochais ma froideur et mon incapacité à retenir la porte qui avait claqué si fort. On ne devrait jamais se quitter fâchés avec ceux qu’on aime. Et les larmes enfin débordaient, tièdes et épaisses. Je priais, je donnerais tout pour revivre la complicité des jours heureux.
Derrière le kiosque, j’aperçus une silhouette, un homme tournait la tête à droite, puis sur la gauche. Le temps que je réalise, une large main s’abattait sur mon épaule. — Enfin, sœurette, je te retrouve, j’ai raté le neuf heures cinquante, je suis venu en voiture, tu sais, pas la grosse qui me donne l’air parvenu, mais en co voiturage dans une estafette déglinguée —
Je riais, je pleurais, le géant me souleva dans les airs, j’avais cinq ans.
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Laurent Baty · il y a
J'ai beaucoup aimé l'histoire...Mais la fillette a 5 ans...Impossible selon moi...
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Chantal Sourire · il y a
Je vous ai répondu en MP, merci et à bientôt !
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Isabelle Lambin · il y a
Ouf, ils ont eu de la chance tous les deux. Le drame n'est pas passé loin.
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Mica Deau · il y a
Merveilleux récit plein de tendresse.
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LaNif · il y a
La chance s'en est mêlée ... Une belle histoire !
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Josie Elle · il y a
J'ai adoré!
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Josie !
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VERONIK DAN · il y a
Une dispute, une réconciliation et beaucoup d'amour.
Que c'est beau. Comme vous le dites, ne jamais se quitter fâchés, on sait jamais..

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Fleur A. · il y a
Ouf ! La réconciliation semble déjà faite
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Alauda D. · il y a
Très bien vu ! Les querelles fraternelles qui plombent pour longtemps les réunions familiales et la profondeur du lien qui se réactive en cas de "coup dur". Et très bien écrit !
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Chantal Sourire · il y a
Merci beaucoup, Alauda !
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Françoise Mausoléo · il y a
un panel de sentiments contraires qui conduisent , au final, à beaucoup d'amour
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Symphonie · il y a
Un texte poignant servi par une bien belle écriture.
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Symphonie, un bien joli pseudo...

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